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8 designeuses de mode féministes

Par Florine Desforges, rédactrice Feminists in the City

· Portraits de femmes

S’il existe bien un domaine dans lequel les femmes s’expriment, c’est celui de la mode. Pourtant le monde de la mode multiplie les injonctions faites aux femmes, diffuse des canons de beautés inatteignables pour le commun des mortels et détient un rôle non négligeable dans l’objectivisation de la femme. Ainsi, la mode et le féminisme peuvent-ils être de concert?

Et je vous le donne en mille, la réponse est oui. En voici la preuve, par une petite sélection (subjective et non-exhaustive) de designeuses de mode qui expriment leur féminisme à travers le vêtement. Il est important ici d’indiquer que la sélection mélange des créatrices de Haute Couture et de prêt-à-porter puisque, d’une part, la frontière entre les deux (on va le voir) est de plus en plus poreuse, et d’autre part parce que cet article met davantage l'accent sur les femmes créatrices que sur les créations de ces femmes.

1. Claire McCardell, ou comment s’affranchir de la hiérarchie de la mode

Claire MacCardell feminist

TIME magazine, 1955

Claire McCardell (1905-1958) est connue pour être l’inventrice du « prêt-à-porter » (« ready-to-wear ») à la fin des années 1930 aux Etats-Unis. En effet, il faut se rappeler que jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, pour les femmes, s’habiller revenait à aller chez un-e couturier-ère pour demander un modèle qui ressemble à ce que la Haute Couture pouvait dicter comme tendance. Pour celles qui n’avaient pas les moyens, le « do it yourself » était de mise.

Mais voilà que Claire McCardell s’immisce dans le milieu, préférant s’inspirer de l’art et de la rue plutôt que de recopier ce que la Haute Couture européenne faisait, en proposant des tenues simples, fonctionnelles et à des prix accessibles. Agissant ainsi, elle renverse le système vertical de la mode qui consistait à ce que la Haute Couture et les classes dominantes dictent les tendances et que les classes dominées suivent. En créant, par exemple, la « robe monastique » coupée en biais, en 1938, sans couture à la taille, mais avec une ceinture que l’on peut choisir de mettre ou non, elle offre une liberté d’action aux femmes, pour un prix de 29,95 $ chez Best&Co. Aujourd’hui encore, elle est considérée comme la pionnière du « sportswear ».

Il est difficile de parler de « féminisme » à proprement parlé pour Claire McCardell, car le terme était bien moins répandu avant la Révolution Sexuelle des années 1960, et qu’il était moins facile de s’en revendiquer. Néanmoins, il est clair que son rôle comme créatrice de mode qui ne relève pas de la Haute Couture, l’adaptation de ses modèles aux nouveaux modes de vie, et la facilité d’accès de ses collections à toutes les classes sociales n’est pas sans conséquence dans l’histoire de la mode et du féminisme.

2. Rykiel, ou comment façonner le jersey pour les corps féminins

Sonia Ryhiel feminist

Sonia Rykiel en 2002. © JEAN-PIERRE MULLER / AFP

Sonia Rykiel (1930-2016) n’a pas adapté le corps au vêtement, elle a adapté le vêtement au corps. Cette nuance est importante pour comprendre son féminisme. En utilisant du jersey pour ses créations elle propose aux femmes des vêtements confortables et, par l’élasticité du tricot, une liberté pour les mouvements du corps. Et cela, dès 1954, dans sa boutique « Laura » à Paris. Elle innove en proposant des pièces avec des coutures à l’envers ou sans ourlets.

Rykiel est également la première créatrice à faire une collaboration avec la marque de prêt-à-porter Les 3 Suisses, en 1977, pour laquelle elle dessine trois modèles, abaissant alors la barrière entre le luxe et le prêt-à-porter.

Enfin, un dernier fait de son militantisme concerne cette fois-ci la cause des personnes en situation de handicap en soutenant, entre autre, l’association APAJH (Association Pour Adultes et Jeunes Handicapés), et en vendant des dessins, dont les bénéfices lui seront reversés.

Que ce soit les innovations textiles ou les actions militantes, Rykiel a touché une majorité de femmes, en s’adressant aux différentes catégories sociales.

3. Vivienne Westwood, ou comment kicker la norme esthétique

Vivienne Westwood feminist

Vivienne Westwood au Life Ball 2011, Rathaus (Hôtel de ville) de Vienne, Autriche. Manfred Werner - Tsui

Eternelle rebelle de la mode, Vivenne Westwood (1941) opère en électron libre dans ce petit monde, en s’affranchissant des normes esthétiques qui le régissent. Elle propose une mode novatrice en s’inspirant des contre-cultures qui ponctuent les années 1970-1980 telles que la période Hippie puis la période Punk. En s’adaptant aux mouvements qui lui sont contemporains, elle créé une mode mouvante dont les pièces sont vendues dans sa boutique londonienne. Le nom de celle-ci fluctue également, puisqu’elle se nommera pendant la période Hippie « Let it rock », puis « Sex » à la période punk, « Senditionaries, clothes for heroes », et enfin « World’s End ».

La décalage de la culture punk, qui tourne en dérision les diktats d’une société moralisatrice, accueille à bras ouverts ce que Westwood propose. Elle habillera par ailleurs les Sex Pistols et les New-York Dolls. En 1982, elle sort sa première collection pour femme qu’elle appelle « Pirate ».

Westwood se joue des critères normatifs de la beauté. Elle propose des vêtements déchirés et taggués, elle raille la pudeur et la bienséance en dénudant les corps, et en utilisant à outrance des motifs stéréotypés tels que le léopard ou le tartan.

En détournant toutes les injonctions prescrites par la Haute Couture, Vivienne Westwood expose une mode expérimentale qui incarne sa vision et qui ne correspond à rien d’autre, et surtout pas à celle de la norme.

4. Katharine Hamnett ou comment responsabiliser les systèmes de production de la mode

Katharine Hamnett feminist

Photograph: Will Pine

Katharine Hamnett est sans doute l’une des premières designeu.r.se.s  à s’enquérir de la problématique environnementale dans le monde de la mode. Elle fonde sa marque en 1979, en vendant en majorité des vêtements simples et modernes de travail et des t-shirts à slogan. Mais à partir de 1989, elle se penche sur le processus de fabrication de ses vêtements, et décide alors de ne plus produire de vêtements qu’à faible impact environmental, privilégiant le coton et la fabrication en Europe.

Elle ferme sa maison en 2004 mais c’est Kanye West qui l’encourage à revenir sur le champ de bataille en lui proposant une collaboration avec sa propre marque YMC, pour une collection capsule en 2017. Et c’est une réussite puisqu’elle va rouvrir sa maison peu de temps après pour poursuivre son combat de sensibilisation pour la cause environnementale dans le milieu hyper-productif et polluant de la mode.

On retiendra son caractère combattif pour une cause qui concerne tous les êtres humains de France et de Navarre, et son inventivité pour être la première à utiliser des pièces (les t-shirts blancs en particulier) pour porter un message.

5. Maria Grazia Chiuri, ou comment rendre hommage au féminisme ?

Maria Grazia Chiuri feminist

Instagram: Maria Grazia Chiuri (à droite)

Si Maria Grazia Chiuri avait déjà fait sensation lorsqu’elle dirigeait la ligne accessoire de Valentino, c’est véritablement chez Dior qu’elle exprime sa vision féministe. Tout d’abord, parce qu’elle est la première femme à être nommée Directrice Artistique de la maison, en 2016 (Et oui, c’est si récent). Ensuite parce qu’elle a fait porter le message « We should all be feminist » par les mannequins lors du défilé printemps/été 2017 (à la manière de Katherine Hamnet vue plus tôt). Cette phrase, imprimée sur de simples t-shirts blanc basiques fait référence au discours de l’écrivaine Chimananda Ngozi Adichie, qu’elle avait prononcé à l’occasion d’une conférence TEDx en décembre 2012, et qui sera répétée par Beyoncé dans le titre Flawless en 2013. Alors oui, on peut y voir une opération intéressée de la marque dans le but de profiter de la « 3ème vague du féminisme » et donner une image « woke ». Certes, on peut reprocher le prix bien trop élevé de cette pièce (550€ quand même) pour qu’il ne soit accessible à toutes les femmes. Néanmoins, on ne peut ignorer que c’est une femme qui est à la tête de cette maison, à l’origine de cette décision, et que, au vu de la retombée médiatique de cette collection, a fait passer le message.

En janvier 2020, elle poursuit dans son idée, lors du défilé Haute Couture printemps/été, en proposant un décor d’étendards sur lesquels étaient inscrit des messages tels que : « What if women ruled the world ? » , « Would god be female ? », « Would men and women be equal ? » Proposant ainsi une réflexion guidée sur la place des femmes dans notre société.

Si la Haute Couture est l’interprétation textile de l’inaccessible, puisque seule une infime partie de la population peut se targuer d’en porter, sa portée médiatique est, elle, décuplée. Et c’est de cette portée dont se sert Maria Grazia Chiuri en exposant des messages brodés, simples, clairs et qui offrent matière à penser à tous ceux qui les voient.

6. Phoebe Philo, ou comment rendre flou le genre

Phoebe Philo - AFP

Après avoir suivi des cours à la Saint-Martins, Phoebe Philo (1973) accompagne Stella McCartney en tant que première assistante, chez Chloé dès 1997. Elle prend le relai à partir de 2001, mais c’est son passage chez Céline qui suscite un intérêt, par son approche d’une féminité non stéréotypée, à partir de 2008. Certes, la clientèle de Céline représente une classe privilégiée, mais Philo ne la prive pas de cette conquête du confort vestimentaire adapté à nos nouveaux modes de vie, et cela peu importe le pouvoir d’achat. Aussi, en empruntant aux vestiaires autres que féminin certains détails, comme des matières molles empruntées au vestiaire du sport, les grandes poches au vestiaire masculin, ou les pantalons pyjamas qu’elle transforme en pantalon d’extérieur, elle esthétise des pièces qui ne l’étaient pas, selon les critères traditionnels de la mode. Les panoplies qu’elle imagine ne s’attardent pas sur les silhouettes archétypes du genre féminin que l’on a l’habitude de voir. En puisant dans d’autres vestiaires, elle parvient à trouver un équilibre formel et androgyne, dans lequel le syncrétisme des genres (sexuels et stylistiques) s’opère à merveille.

Par l’intermédiaire de la marque Céline, Phoebe Philo sert la cause féministe en proposant une mode non contraignante et fonctionnelle et cela, même dans la Haute Couture.

7. Maroussia Rebecq, ou comment ironiser des diktats de la mode

Maroussia Rebecq - DR

Maroussia Rebecq étudie les Beaux Arts à Bordeaux, dont elle tire sa pratique interdisciplinaire. En 2002, elle crée le collectif Andrea Crews avec lequel elle performe, au Palais de Tokyo, en rendant fe.ho.mmage aux sous-cultures pop et punk, sur les questions de genre, du recyclage des vêtements… En 2014, elle ouvre la galerie « Le Coeur » à Paris, un espace dédié à la transdisciplinarité. Cette même année, elle intègre le calendrier officiel de la Fashion Week de Paris, mais elle n’en perd pas pour autant son regard critique sur le monde de la mode par le biais d’actions telles que le projet Burning Bog, qui consistait à faire un grand feu et brûler des pages de magazines et de silhouettes retouchées, dans le village de Piacé les Radieux.

Sa création anticonformiste ironisant sur les critères de beauté fait, entre autre, sa contribution à la lutte féministe. Et d’ailleurs, Lauren Bastide affirme: » Maroussia Rebecq sculpte sur le corps un habit qu'elle perçoit comme vecteur de représentation sociale et signe d'appartenance aux tribus urbaines. Le vêtement est le catalyseur, il est formes, couleurs, matière, et sens (…) L'image de marque d'Andrea Crews s’impose comme celle d'un aimant collaboratif, une nébuleuse do it yourself, Anonymous, reflet fidèle du temps des réseaux sociaux »

L’art du décalage de Maroussia Rebecq, dans lequel elle excelle, permet de percevoir la mode, d’un autre regard, sans doute moins superficiel mais autrement plus inclusif.

8. Léa Peckre, ou comment spiritualiser le féminisme

© AFP Photo/François Guillot

Après avoir étudié la céramique puis la couture à La Cambre (à Bruxelles), Léa Peckre est repérée par Jean-Paul Gaultier puis Givenchy. En 2011, sa collection « Les cimetières sont des Champs de Fleurs » remporte le Prix du Festival de Hyères. Bref, un parcours déjà bien rempli qui témoigne de son génie créatif et lui permet de créer sa marque en 2012. En 2018, elle commence un nouveau projet nommé « All Women are witches ». Son idée s’échelonne sur 12 mois et consiste à proposer tous les mois une nouvelle série de visuels et de pièces sur son compte Instagram en se référant à 12 femmes qui l’ont inspirées. L’idée, au travers du thème des sorcières étant de rendre hommage aux femmes, puisqu’on ne peut plus nier l’importance des « sorcières » dans l’histoire des femmes du moins en Europe occidentale (surtout depuis la parution du livre de Mona Chollet sur le sujet).

Elle propose une mode bipolaire oscillant entre des coupes architecturées et graphiques, et des pièces toutes en légèreté offrant un confort qui relève davantage du sportswear.

Ajoutons enfin que chaque pièce est créée en édition limitée pour éviter une surproduction et que la fabrication s’effectue dans son atelier en Ile-de-France.

Léa Peckre et Maroussia Rebecq font une mode, chacune dans leur style respectif, qui synthètise toutes les problématiques féministes et même environnementales que nous avons pu voir chez Claire McCardell, Sonya Rikyel, Vivienne Westwood, Katharine Hamnett, Phoebe Philo, Maria Grazia Chiuri, c’est-à-dire une mode qui prend en considération les minorités, l’environnement et l’histoire des femmes. Une mode consciente et porteuse de messages. Au travers de ces designeuses, sur 3 générations, on peut repenser le poncif qui opposerait féminisme et mode, puisque la mode fait parti intégrante de l’histoire des femmes, et le nier reviendrait à occulter tout un pan de l’histoire de l’émancipation féminine. Le but de cet article n’est surement pas de présenter la mode comme un monde utopique dans lequel les femmes sont reines et ne subissent aucune injonction, mais plutôt de comprendre comment des femmes, par le biais de la mode, se sont emparées de ce domaine pour créer leur propre histoire.

Pour aller plus loin:

Pour aller plus loin:

ADRIAENSSEN, Agnes (dir.), « Encyclopédie de la mode », France Loisirs, 1989, p.146

AUBERT, Magali (09/09/2013), « Léa Peckre: « Les hanches ne sont pas un défaut » », Standard Magazine

BENAÏM, Laurence (05/07/2020), « Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de Dior: « On peut peut être féministe et jouer à la poupée » », Le Journal du Dimanche

CHOLLET, Mona, « Sorcières », La Découverte, coll. Zones, 2018

FONTANEL, Sophie, (3/02/2020), « Un défilé haute couture peut-il être féministe ? », Le Nouvel Observateur

HURET, Lise, (8/03/2010), « Défilé Celine - Automne/hiver 2010-2020 », Tendances de mode

L’Officiel Maroc, (08/03/2018), « La mode est-elle féministe », L’Officiel

LORTIE, Marie-Claude, (28/03/2015), « En mode féministe », La Presse

MARTIN, Penny, « Phoebe Philo », The Gentlewomen

MICHALEWICZ, Claire, (03/12/2012), « Right livelihood gets fashionable thanks to design icon Katharine Hamnett », Lion’s Roar

PFEIFFER, Alice, (2/03/2017), « Mode et féminisme, le mariage de raison », Le Monde

PRIGENT, Loïc, (22/12/2017), « L’Incroyable success story de Phoebe Philo », Vogue

VON BARDELEBEN, Elvire, (23/01/2020), « Pour Maria Grazia Chiuri de Dior, il faut « dire aux femmes qu’elles sont libres » », Le Monde

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