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Quelle place pour la sororité entre féministes de différentes générations ?

Par Élise Lambin, rédactrice Feminists in the City

· Débats

La pensée féministe, théorisée dès le XIXe siècle, a vu défiler bon nombre de générations militantes, et avec elles des désaccords sur les modes d’actions à adopter. Des tensions persistent aujourd’hui entre différentes vagues de féministes, notamment entre celles qui ont milité pour la révolution sexuelle dans les années 70 et celles qui ont fait naître les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc. Quels sont les obstacles à contourner afin de construire une véritable sororité intergénérationnelle ?

Les vagues féministes : outil d’identification ou de division ?

Dans les années 70, des historien·ne·s cherchent à décrire l’histoire des mobilisations féministes en Occident. La métaphore des vagues, qui a émergé en 1920 - selon Elisabeth Sarah dans son ouvrage Reassessments of “First Wave” (1983) - s’impose comme un outil pratique permettant d’identifier les moments forts de ces mobilisations.

La première vague féministe - du XIXe siècle aux années 1930 - est délimitée par la question des droits civils et civiques, avec pour revendication principale le suffrage universel ouvert à tout·e·s. La deuxième vague émerge dans les années 1960 et porte sur des sujets considérés comme "privés", tels la contraception, l'avortement ou la lutte contre le viol. La métaphore de la vague sera de nouveau utilisée dans les années 90 pour désigner un militantisme plus centré sur les minorités et au croisement des oppressions : c’est la troisième vague féministe.

Les historien·ne·s peinent à trouver un terrain d’entente concernant l’identification d’une quatrième, ou d'une cinquième vague. Ces désaccords révèlent certaines limites de cette métaphore qui pose un certain nombre de problèmes, mis en lumière par l’historienne et professeure Bibia Pavard, co-autrice de Ne nous libérez pas, on s’en charge (2020). Elle explique que ces vagues ont le mérite de repérer de façon chronologique des périodes historiques majeures du féminisme, mais donnent l’impression de périodes creuses, sans activisme, alors que certain·e·s n’ont jamais cessé de se battre. Dans un article scientifique, Bibia Pavard propose d’envisager cette métaphore en ces termes, comme le fait l’historienne Christine Bard :

“Plutôt que d’imaginer une succession des vagues, chacune chassant l’autre, il faut plutôt observer que lorsque la mer monte, les vagues se chevauchent, la plus neuve gagnant du terrain”

La métaphore des vagues permet aussi l’identification de différentes générations qui ont fait vivre ces batailles mais renvoie l’image d’un féminisme unilatéral quand, au sein même de ces vagues, les militant·e·s étaient confronté·e·s à un certain nombre de divergences.

La métaphore marine était, et est encore aujourd’hui pour les historien·ne·s, un outil chronologique qui s'est transformé avec le temps en un outil théorico-politique permettant aux militant·e·s de s’identifier à une vague en opposition aux précédentes.

Les vagues peuvent aussi être synonymes de fossés entre générations de féministes. Ce phénomène est illustré par l’autrice américaine Rebecca Walker qui, dans son ouvrage To be Real: Telling the Truth and Changing the Face of Feminism (1995), se proclame de la troisième vague pour marquer une rupture avec la deuxième dont elle dénonce le dogmatisme militant et le manque d’acceptation des identités individuelles.

Il faut donc garder en tête que cette notion de vague est pratique pour dessiner les grandes lignes de l’histoire des féminismes mais « évacue la complexité ainsi que la diversité des idées qui parcourent l’histoire et l’actualité du mouvement féministe » (Blais, Fortin-Pellerin et Lampron, 2007).

Le mouvement MeToo : un moment de rupture ?

Pour de nombreuses féministes et historien·ne·s, l’activisme en ligne, arrivé à son paroxysme avec #MeToo et #BalanceTonPorc, constitue à lui seul une nouvelle vague féministe. C’est l’avis de Divina Frau-Meigs, professeuse émérite à l’université Sorbonne-Nouvelle, qui qualifie cette vague d’« ère du féminisme connecté ». Nouvelle vague ou non, ce mouvement est incontestablement à l’origine d’un véritable tournant des combats féministes. C’est une révolution de la libération et de l’écoute de la parole.

En réaction à #MeToo, plusieurs féministes vont s’unir contre les méthodes du mouvement, dénonçant alors une forme de délation et la mise en accusation d’individus sur les réseaux sociaux là où elles devraient se dérouler au tribunal. Des femmes comme Catherine Millet, Ingrid Caen ou même Catherine Deneuve vont même se mobiliser pour défendre “la liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle” comme l’indique le titre de leur tribune publié dans Le Monde en janvier 2018. Elles y manifestent leur rejet d’un « certain féminisme qui exprime une « haine des hommes » ». A travers cette tribune, elles s’opposent publiquement à la génération de féministes qui a grandi avec les réseaux sociaux et qui en fait une arme pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles.

Dans cette opposition, on retrouve des figures majeures du féminisme des années 70 comme Elisabeth Badinter. En septembre dernier, elle a publié une tribune dans Le Journal du Dimanche, dans laquelle elle s’élève contre le « néoféminisme guerrier ». Elle y partage sa nostalgie d’un féminisme « avant MeToo » et pointe du doigt un manque de nuance de la part des jeunes militant·e·s. Pour elle, « les activités néo-féministes nous mènent tout droit à un monde totalitaire qui n’admet aucune opposition». Elle n’est pas la seule à partager cette nostalgie d’un féminisme passé. C’est le cas de Renée Fregosi qui confie au Figaro (2017) :

« Nombre de féministes qui ont milité au MLF comme moi dès les débuts du mouvement en 1971 et qui se revendiquent toujours de cet engagement, ne se reconnaissent pas dans l'expression dominante du féminisme d'aujourd'hui. »

Les prises de position des plus jeunes la contrarie, notamment au sujet de la campagne contre le harcèlement sexuel.

Ce terme de « néo-féminisme » est employé aujourd’hui pour marquer une différence entre ses ancien·ne·s militant.e.s et celleux d’aujourd’hui, né·es avec les réseaux sociaux. Ce terme a déjà été utilisé par le passé pour exprimer des désaccords entre les féministes. Dans un article de MediaPart, (2018) Martine Storti - militante historique du MLF - réfute ce terme et le qualifie d’ « outil de disqualification plurielle». Elle explique que ce mot à une connotation péjorative dans les médias :

« Des personnes en désaccord avec les campagnes MeToo et BalanceTonPorc, imputent leur origine non pas au féminisme mais au néo-féminisme, lequel est illico presto jugé acteur et producteur d’un féminisme « puritain », « moraliste », « victimaire », « punitif », « justicier », « délateur », « cafteur », « agent de la censure », « ennemi de la liberté sexuelle », « harceleur » et même « totalitaire ». »

Elle maintient, dans un entretien avec Charlie Hebdo (2020), que ce terme est anti-féministe et fait écho aux nombreuses insultes dont ont fait l’objet les militantes du MLF en ce sens dans les années 70.

D’ailleurs, dans une archive de l’INA, extrait de l’émission littéraire Apostrophes, on découvre que déjà en 1978, le terme était employé par des militant·e·s pour discréditer la conception féministe d’autres activistes de l’époque. On y voit Annie Le Brun parler de son essai Lâchez-tout (1977) qui est un violent réquisitoire contre ce qu’elle appelle néo-féminisme, et qu’elle définit comme du « collectivisme qui écrase l’individualité de chaque femme ». Elle défend cette position face à Gisèle Halimi, partisane de ce féminisme. Une preuve que cette tendance à dénoncer les pratiques des jeunes générations militant·e·s dans les mouvements féministes est une constante qui se répète.

L’universalisme : héritage de la nouvelle génération

En France, la jeune génération de féministe a pour héritage les exploit du mouvement MLF, le Mouvement de libération des femmes. Ce mouvement est celui des féministes des années 70, de la deuxième vague - si on en suit la métaphore. C’est un mouvement empreint de l’universalisme de Simone de Beauvoir. Elle l'exprime notamment dans son ouvrage Le Deuxième sexe (1949). La pensée dominante dans ce groupe était celle d’un féminisme défendant l’intérêt individuel et collectif des femmes.

Aujourd’hui, l’approche intersectionnelle vient concurrencer l’universalisme prôné par les féministes françaises depuis le siècle dernier. Théorisé par Kimberlé Williams Crenshaw en 1989 comme une tentative de démontrer comment le racisme et le sexisme s’entrecroisent, c’est vers les années 2010 que ce terme englobe toutes les formes de discrimination qui peuvent s’imbriquent les unes dans les autres (handicap, orientation sexuelle etc). Et même si cette approche ne dépend pas uniquement d’un facteur générationnel, c’est davantage les plus jeunes qui affirment une approche intersectionnelle face à l’universalisme de leurs aîné·es.

Cette fraction entre générations entraîne des tensions (comme nous l’avons mentionné dans cet article). D’un côté, la jeune génération reproche à la plus ancienne d’avoir omis les intersections d’oppressions de leur militantisme. De l’autre côté, une génération d’ainé·es reproche à la plus jeune de trop porter attention à ce qui différencie les femmes (orientation sexuelle, origine etc), risquant ainsi d'oublier ce qu'elles ont en commun. Renée Fregosi écrit dans Le Figaro (2017) que les jeunes féministes « occupent aujourd’hui une position hégémonique et tend[ent] à réduire au silence d’autres conceptions de la libération des femmes »

Mais affirmer ses opinions face à des militant·e·s qui ont tant apporté aux femmes n’est pas chose aisée. Avec un tel héritage, la légitimité des combats de la jeune génération est parfois remis en question que ce soit par les anciennes générations de militant·e·s ou par les médias. On reproche, par exemple, aux plus jeunes, de se faire porte-voix de combats « futile » comme par exemple l’écriture inclusive, l’épilation ou, plus récemment, le droit de porter des crop-tops au lycée. Avec l'apport si important du féminisme français des années 70, il est parfois difficile pour les jeunes de se faire entendre et de défendre des combats qui certes en apparence peuvent paraître moins « importants » que ceux de l’époque, mais qui sont les barrières qu’il reste encore à faire disparaître pour obtenir l’égalité.

Aussi, les aîné·e·s reprochent notamment au plus jeunes de se positionner en victime là où les militant·e·s des années 70 revendiquent la force des femmes. Dans un article de Charlie Hebdo, Marie-Jo Bonnet reproche cette victimisation au collectif Nous Toutes représentant cette nouvelle génération naît de l’activisme en ligne. Elle déclare :

« Je ne me suis jamais définie comme victime. Si tu fais ça, tu accordes de la valeur au regard du patriarcat sur toi. Je me définis en fonction de moi. ».

Selon elle, ce problème de génération est une constante dans les mobilisations féministes et sociales qui existaient déjà de son temps. Elle affirme :

« Nous étions dans la lignée d’Hubertine Auclert, des suffragettes, de celles qui avaient fait les luttes féministes avant nous. Mais simplement on ne le savait pas. Nous avions écrit : « Libération des femmes, année 0 » . Chaque génération pense que tout commence avec elle.”

L’importance de la transmission

La clé d’une meilleure unité entre les féministes, tous âges confondus, est la connaissance de ce qu'ont accompli les générations précédentes. Chez Feminists In The City, nous avons faits de la transmission du savoir féministe, une priorité, à travers nos Masterclass, nos ateliers et nos visites guidées. Nous sommes convaincues que raconter l’histoire des femmes peut faire avancer l’égalité et que nous pouvons apprendre de chacune, jeunes comme aîné·e·s. Ce sont ces débats, ces questionnements et ces remises en question qui permettent d’enrichir le mouvement et d’œuvrer à un avenir plus égalitaire !

Feminists In The City se revendique d'un féminisme intersectionnel. C’est dans cette volonté de construire des liens sorores intergénérationnels au-delà de nos différences idéologiques que nous avons choisis de nous entourer de féministes telles Claudine Monteil - Marraine de Feminists in the City, ancienne militante du MLF et proche de Simone de Beauvoir, ou encore l’historienne Michelle Perrot - marraine de notre Sommet de la Sororité qui se déroulera du 18 au 21 mars ! ☀️

Sources & inspirations:

La métaphore des vagues:

  • Elisabeth Sarah, Reassessments of "first Wave" Feminism, 1983.

  • Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge, 2020.

  • La poudre, “Épisode 81 - Le point sur la révolution avec Bibia Pavard”, 22 octobre 2020.

  • Bibia Pavard, “faire naître et mourir les vagues : comment s’écrit l’histoire des féminismes”, OpenEdition journals, 2018. Lien : https://journals.openedition.org/itineraires/pdf/3787

  • Rebecca Walker, To be Real : Telling the Truth and Changing the Face of Feminism, 1995.

  • Mélissa Blais, Laurence Fortin-Pellerin, Ève-Marie Lampron et Geneviève Pagé, “Pour éviter de se noyer dans la (troisième) vague : réflexion sur l’histoire et l'actualité du féminisme radical” Recherches féministes, Vol. 20 N°2, 2007. Lien : https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2007-v20-n2-rf2109/017609ar/

Le tournant MeToo:

L'héritage universaliste du MLF

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