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Devrions-nous craindre une société post-genre ?

Par Julie Marangé, co-fondatrice de Feminists of Paris

· Débats

Comment les nouvelles technologies façonnent l'avenir de l'humanité ? C'est la question à laquelle Yuval Noah Harari tente de répondre dans son livre à succès Homo Deus (2015). Les nouvelles technologies, affirme-t-il, remettent en question de manière frappante les horizons des humains, les normes clés et les concepts bien ancrés dans nos sociétés, y compris le sexe et le genre. L'amitié entre les nouvelles technologies et la théorie du genre préoccupe une grande partie de la population française. La "manif pour tous ", toujours active en 2019, en est un exemple frappant: un très grand nombre de citoyen.n.e.s français.e.s sont descendu.e.s dans la rue pour protester contre l'accès à la PMA pour tout.e.s. Ces mêmes personnes s'insurgeaient contre la montée d'une société post-genre lorsque les ABCD de l'égalité furent proposés en 2013 par l'Etat français. Faut-il ainsi craindre - au sens d'opposer - une société post-genre ? Cet article définit le genre comme " l'appareil par lequel la production et la normalisation du masculin et du féminin ont lieu en même temps que les formes interstitielles de l'hormonal, du chromosomique, du psychique et du performatif que le genre suppose " (Butler, 2004, p.42).

Les raisons d'une opposition à une société post-genre

Les normes de genre et les catégorisations binaires (hommes/femmes) sont profondément ancrées dans nos esprits et nos identités. Les individus peuvent donc avoir du mal à accepter la naissance d'une société post-genre, essentiellement perçue comme "non naturelle". Dans un même temps, elle remet en question de façon très nette le terrain commun du féminisme français, rabaissant ainsi un mouvement qui lutte pour une société plus égalitaire.

Une société post-genre signifie que nous devons remettre en question notre attachement individuel aux rôles traditionnels de genre que nous exerçons quotidiennement. West et Zimmerman (1987) démontrent effectivement comment les pratiques " féminines " et " masculines " définissent l'identité d'une personne. La théoricienne du genre Judith Butler (2004, p.63) souligne davantage ce point en soutenant que les affectations de genre fournissent aux individus des identités de genre stables : c'est la base de l'identité sociale des femmes et des hommes. En France en 2017, France 2 proposait un reportage sur des formations à la masculinité pour " devenir un homme viril ", illustrant ainsi cet attachement persistant aux normes traditionnelles de genre. Un changement soudain des normes de genre enracinées peut être encore plus inquiétant, car le cerveau humain abhorre les changements de statu quo (Thaler et Sunstein, 2008). En d'autres termes, une société post-genre remettrait en question la capacité des individus à donner un sens à leur existence sociale en les privant de leurs directives sur la performance de genre.

Par ailleurs, les catégorisations de genre sont également perçues comme étant "naturelles ", issues de notre biologie. A cet égard, remettre en question les normes de genre revient à remettre en cause les sources biologiques mêmes de notre société. Les manifestants de la "manif pour tous" affirment souvent que l'homosexualité n'est pas naturelle et qu'elle menace l'institution traditionnelle du mariage. C'est ainsi qu'ils ont justifié leur position contre le mariage homosexuel. Le fait qu'on attribue un sexe aux bébés intersexes afin qu'ils soient " normaux " est un autre exemple de résistance à un monde dépourvu de catégorisation des sexes.

En France, l'attachement à des normes de genre prétendument "naturelles" se traduit également par une lente amélioration de l'égalité des sexes. Les féministes s'appuient largement sur le binaire femme-homme pour faire avancer les intérêts de leur mouvement. Il en a été ainsi essentiellement parce qu'elles croient en la nécessité de réaffirmer le pouvoir des femmes et du sexe féminin. En d'autres termes, de nombreux courants féministes sont axés sur la célébration du rôle des femmes dans notre société. Par exemple, les féministes s'insurgent contre la violence faite aux femmes - qui sont plus susceptibles que les hommes de souffrir de violence familiale et sexuelle. Remettre en question les catégorisations selon le sexe peut donc signifier remettre en question le mouvement féministe.

Ce débat déchire actuellement la célèbre Judith Butler et la philosophe féministe américaine Martha Nussbaum. D'une part, Butler croit en la nécessité de " défaire " le genre et le sexe parce qu'ils sont socialement construits (Butler, 2004) et exhorte les féministes à cesser de catégoriser les femmes comme un groupe ayant des caractéristiques communes (Butler, 1990). D'autre part, Martha Nussbaum accuse Butler de faire en sorte que les féministes se désengagent des " problèmes du monde réel " tels que le harcèlement sexuel ou les salaires inférieurs (Nussbaum, cité par Boynton, 1999). En d'autres termes, Nussbaum soutient que nous devons nous attaquer aux inégalités concrètes entre les sexes. Plaider pour une société post-genre aujourd'hui reviendrait à ignorer les discriminations existantes à l'égard des femmes. Le mouvement #balancetonporc fait écho à ces divergences. Alors que Butler perçoit le harcèlement sexuel comme " l'allégorie de la production du genre " (Butler, 2004, p.54), Nussbaum s'y oppose, exhortant les féministes à s'attaquer à ce problème. Par conséquent, les féministes comme Nussbaum ont de bonnes raisons de craindre la célébration d'une société post-genre, car elle discrédite la lutte féministe.

Une société post-genre a cependant beaucoup à offrir aux individus

Les nouvelles technologies sont susceptibles d'accélérer l'avènement d'une société post-genre. C'est l'une des raisons pour lesquelles la professeure américaine Donna Haraway, dans un essai notoire intitulé A Cyborg Manifesto (1984), exhorte les féministes à s'éloigner des politiques identitaires et des limites du genre traditionnel. La technologie est susceptible de changer les normes de genre. Les méthodes de réassignation sexuelle sont de plus en plus performantes. Des recherches sont en cours pour mettre au point une pilule contraceptive pour les hommes. Certains hommes tombent enceints avant leur chirurgie de réassignation sexuelle vers le sexe femme. Les professionnels de la santé reconnaissent de plus en plus la nécessité de laisser les bébés intersexués choisir de se faire opérer lorsqu'ils grandissent, plutôt que de le faire lorsqu'ils sont bébés. Tous ces phénomènes semblent confirmer progressivement la théorie de Judith Butler (2004) selon laquelle la norme du sexe est une construction sociale, et que nous devons accepter ce phénomène. Si la fluidité du genre était appliquée dans notre société, les individus jouiraient d'une plus grande fluidité et liberté en ce qui concerne leur identité sexuelle et de genre au lieu d'être limités au système binaire genre/sexe parfois oppressif.

Il est vrai que, comme le soutient la secrétaire d'État française à l'égalité des femmes et des hommes, Marlène Schiappa (2018), la société française n'est " pas prête " à une telle fluidité. En France, le genre différencie clairement la masculinité et la féminité. Cet idéal de la masculinité est ce que Connell (1995) appelle la masculinité hégémonique. La masculinité hégémonique représente la forme de masculinité la plus puissante et la plus idéale dans la hiérarchie des masculinités. La masculinité hégémonique exige des hommes qu'ils soient virils, sportifs, assertifs, courageux et sexistes. De telles caractéristiques sont censées faire des hommes des "créatures de vraie virilité " (Brown, 1988, p.72). Le récent film Je ne suis pas un homme facile (Pourriat, 2018) révèle de façon éclatante ces caractéristiques sous-jacentes de la masculinité hégémonique en France. Il montre en effet comment les hommes pratiquent la masculinité hégémonique en faisant en sorte que les femmes pratiquent cette masculinité, dans une société où le masculin est la norme. La résistance au mouvement #balancetonporc au nom de la liberté d'importation des hommes témoigne également de l'attachement français aux masculinités hégémoniques et aux rôles traditionnels des hommes et des femmes.

Mais voici tout le problème: l'idéal de la masculinité en France est souvent toxique pour les femmes. L'exemple de la pornographie illustre bien ce point. Les masculinités hégémoniques sont souvent représentées dans les films pornographiques et les hommes ressentent une pression pour se conformer. Comme l'affirme à juste titre Gavrieli (2013), la pornographie reflète la hiérarchie des sexes dans ce monde. Si les hommes sont poussés à se conformer aux masculinités hégémoniques, ils sont ainsi encouragés à reproduire cette hiérarchie des sexes. Déconstruire les normes de genre signifie mettre fin à de telles masculinités hégémoniques. Il est vrai que certains peuvent s'inquiéter de leur masculinité (De Beauvoir, 1968) et résister à un tel changement. Cependant, cela est à la fois bénéfique pour les individus masculins, qui ressentent souvent la pression de se conformer à des normes masculines strictes (par exemple, être le soutien de famille masculin, l'actif) et pour les femmes qui souffrent de la violence qui en découle.

Si l'idéal français de masculinité est effectivement toxique pour les femmes, les simples catégorisations selon le sexe le sont également. Le fait d'être placé dans une case de genre force les individus à penser leur existence sociale en termes d'attentes de genre qui peuvent ne pas correspondre à leur personnalité ou leur essence profonde. Les normes de genre diminuent donc leurs possibilités d'épanouissement. C'est essentiellement le cas des femmes qui doivent se conformer à des positions féminines moins valorisées dans la société, à savoir les travaux domestiques. La division du travail n'est qu'un exemple flagrant. On attend des femmes qu'elles s'occupent des soins et des travaux ménagers. En France en 2010, les femmes assument encore 72 % des tâches ménagères (Gouvernement, 2017). La France est classée par la typologie controversée d'Esping-Andersen (1990) comme un régime d'État providence conservateur, travaillant comme une force régressive pour l'égalité des sexes par la promotion de la division traditionnelle du travail (Rubery, 2015). ). En 2013, les dépenses publiques consacrées aux prestations familiales en France représentaient plus de 3,5 % du PIB, ce qui est supérieur à la moyenne de 2,45 % de l'OCDE (OCDE, 2016, p.2). Cela indique que les femmes sont traitées comme des membres de la famille plutôt que comme des individus, car ce sont elles qui bénéficient le plus de ces dépenses. Quoi qu'il en soit, les femmes sont encouragées à effectuer un travail de moindre valeur. Cela diminue donc leur pouvoir sociétal, ce qui ne serait pas le cas dans une société post-genre.

Judith Butler reconnaît elle-même que se libérer de normes profondément ancrées peut être effrayant (2004, p.55). Pourtant, nous ne devrions pas avoir peur de ce nouveau tournant dans l'histoire de la sexualité - crédité à l'essor des nouvelles technologies - car il ouvre les options et les possibilités des humains, les rendant plus libres de donner un nouveau sens à leur existence sociale. En outre, elle donne du pouvoir aux femmes et aux hommes en rééquilibrant - voire en supprimant - toute forme de relation de pouvoir entre les sexes. En tant qu'individus, nous avons donc beaucoup à gagner d'un monde post-genre. C'est aussi le cas pour nos institutions françaises.

La société a beaucoup à gagner d'une société post-genre: politiquement et économiquement

La France une longue histoire d'institutions et de mentalités patriarcales. C'est l'une des raisons pour lesquelles la résistance française à l'émergence d'un monde post-genre est si intense. Pourtant, la société a beaucoup à gagner d'un monde dépourvu de catégorisation des genres, tant sur le plan économique que politique.

Il est vrai que l'hétéronormativité et les binaires genre/sexe sont tant institutionnalisés qu'une société post-genre nécessiterait un changement massif de nos institutions historiques françaises. En 1789, à la suite de la révolution française, la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et du Citoyen aurait garanti que tous les individus restent libres et égaux dans le respect de leurs droits. Olympes de Gouges s'est vite rendue compte que la Déclaration excluait les femmes. Elle a donc rédigé la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, espérant inclure les femmes dans les changements historiques français, mais en vain. Olympes de Gouges a été condamnée à mort, tout comme l'espoir de voir se mettre en place des institutions égalitaires. Le Contrat social issu de la Révolution française était donc patriarcal (Pateman, 1989) et a donné lieu à l'émergence d'institutions profondément patriarcales. L'État providence français n'est qu'un exemple flagrant de cet héritage. Comme le soutiennent Crompton et Lyonette (2007, p.118), la France contemporaine reste un État providence " masculin modifié " qui soutient les relations traditionnelles entre les sexes. Une société post-genre impliquerait donc des changements considérables dans la plupart des institutions françaises. La mis en place d'un langage inclusif, langage inclusif - que l'Académie française qualifie de " danger mortel " - illustre ce cas.

Pourtant, nous avons beaucoup à gagner d'une société post-genre. Tout d'abord, une société post-genre introduit la fin des inégalités de genre et du sexisme. Les catégorisations de genre sont souvent la source de discrimination. Par exemple, les femmes sont moins susceptibles d'occuper des postes plus élevés parce que les employés supposent souvent qu'en tant que femmes, elles seront moins performantes dans leur travail. Cockburn (1983) montre bien le rôle de la masculinité dans certaines industries pour atteindre des emplois hautement qualifiés. Halford et coll. (1997) soulignent également le rôle du sexe, du genre et de la sexualité dans les ordres organisationnels. Bien que ces études aient eu lieu il y a vingt ans et en dépit de la législation, les femmes sont toujours en retard sur leurs homologues masculins en France en termes de participation et de ségrégation sur le marché du travail. Une société post-genre est un remède efficace à ces inégalités structurelles. Elliot (1994, p.196) démontre effectivement que la société post-genre est un remède efficace à aux discriminations structurelles.

Il est vrai que les qualités féminines peuvent avoir besoin d'être revalorisées à court terme (Nelson, 1992). Cependant, la revalorisation de la féminité n'efface pas le sexisme. L'idée même de complémentarité et de différenciation entre les sexes est sexiste et ne peut que conduire à une certaine forme de hiérarchie et de relations de pouvoir. L'émergence d'une société post-genre signifie donc qu'il faut effectivement aller vers un monde libéré du sexisme et des inégalités. Il s'agit d'une nécessité politique.

Pour finir, une société post-genre créerait une économie plus robuste qui profiterait à tous. Des sceptiques tels que le Prix Nobel Gary Becker (1981, p.3) soutiennent que nous avons beaucoup à gagner d'une division du travail entre les activités du ménage et du marché, les femmes étant spécialisées dans les premières. Son argument repose sur l'idée que les femmes investissent généralement moins dans leur capital humain que les hommes. Cependant, de nombreuses preuves démontrent effectivement que ce n'est pas le cas. En 2014, l'OCDE (2014, p.1) a publié un rapport sur la manière de parvenir à une croissance plus forte en favorisant une " économie plus équilibrée entre les sexes ". En 2017, l'OCDE a encore souligné le potentiel de l'égalité des sexes comme moteur de la croissance et de l'emploi. L'égalité entre les sexes est l'un des objectifs des Nations Unies en matière de développement durable, notamment par l'inclusion des femmes dans la prise de décision économique. Des responsables publics (par exemple Barack Obama, Hillary Clinton, Justin Trudeau, Emmanuel Macron) plaident en faveur de la nécessité de l'égalité des sexes comme outil efficace pour favoriser la croissance économique. En effet, en justifiant son identité féministe et la nécessité de l'égalité des sexes, Justin Trudeau (2018) a avancé des arguments économiques, affirmant clairement que cela favorise une " meilleure focalisation sur la réussite des sociétés ". Nous avons donc, en tant que collectivité, beaucoup à gagner du règne d'une société post-genre dépourvue d'inégalités.

Conclusion

Nous - en tant qu'individus et en tant que collectivité - pouvons avoir de bonnes raisons de résister à une société post-genre qui remet profondément en question nos identités, nos destinées biologiques perçues et les prémisses de l'argumentation féministe qui prône la nécessité d'une société plus égalitaire. Quoi qu'il en soit, nous avons beaucoup plus à gagner qu'à perdre d'un monde post-genre. Au niveau individuel, un monde post-genre est très susceptible de mettre fin aux discriminations de genre et aux formes de violence à l'égard des femmes. C'est aussi une voie vers l'émancipation individuelle. Au niveau sociétal, un monde sans catégorisation de genre signifie des économies plus performantes et un pas vers l'idéal d'une société plus égalitaire, ce qui est une nécessité politique.

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