Revenir au site

Que pensent les féministes du coronavirus ?

· Actualités

Comme Simone de Beauvoir le disait à Claudine Monteil, l’une des plus jeunes militantes du Mouvement de Libération des Femmes et son amie : « Rien n’est jamais défi­ni­ti­ve­ment acquis. Il suf­fi­ra d’une crise poli­tique, éco­no­mique ou reli­gieuse pour que les droits des femmes soient remis en ques­tion. Votre vie durant, vous devrez res­ter vigi­lantes. »

La pandémie actuelle de coronavirus en est une preuve tangible. Les bouleversements sanitaires, sociaux et économiques engendrés par cette crise doivent aussi être analysés sous le prisme du genre. Accès à l’IVG, féminisation des métiers des soins, séparation des tâches domestiques, clichés sexistes… nous abordons ici les principales problématiques soulevées par les féministes en cette période si particulière.

1. Les recours à l’IVG sont complexifiés, c'est un danger pour le droit

L’accès à l’IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) est complexifié par l’épidémie de coronavirus.

En France, le gouvernement a rejeté l’amendement au projet de loi Urgence covid-19, porté notamment par la Sénatrice Laurence Rossignol, qui visait à allonger le délai légal pour avorter de deux semaines, soit jusqu’à la fin de la quatorzième semaine. Malgré ce refus, l’ancienne Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes renouvelle son engagement, multipliant les prises de positions, au Sénat, sur son compte Twitter, et dans une tribune au « Monde », signée par une centaine de professionnels de l’IVG.

En effet, certains hôpitaux et centres de planification ont dû arrêter de pratiquer des IVG, par manque de disponibilité des blocs opératoires et de matériel de protection pour le personnel soignant. Le collectif « Avortement en Europe, les femmes décident ! » a également publié une pétition qui a recueilli près de 50.000 signatures, demandant au gouvernement français des mesures d’urgence pour s’adapter à la réalité de l’épidémie tout en protégeant ce droit. Entre autres, le collectif demande un allongement des délais de l’IVG calqué sur la prolongation du confinement, la suppression de l’obligation de deuxième rendez-vous pour les mineures, qui doit avoir lieu 48h après le premier rendez-vous, ainsi que du matériel de protection pour les structures concernées.

La tribune publiée par les professionnels de l’IVG se termine ainsi : « Le gouvernement a prouvé qu’il pouvait prendre des mesures rapides dans la période épidémique que nous connaissons. La loi doit aligner les pratiques médicales sur les besoins sociaux. Nous y sommes prêt(e)s, et sommes également prêt(e)s à nous mettre hors-la-loi pour appliquer ces trois mesures ». Cette mobilisation massive des professionnels de santé et des féministes donne espoir en une évolution du droit, qui est absolument cruciale pour assurer la protection de l’accès à l’IVG.

Le délai de l'IVG médicamenteuse a été officiellement allongé de deux semaines en temps de coronavirus, suite à un décret pris par le Ministère des Solidarités et de la Santé: c'est un bon début.

2. L'augmentation des violences faites aux femmes dans la sphère privée

Cette même tribune fait référence à la montée la violence envers les femmes : « Sans surprise, et comme cela a déjà été rapporté en Chine et en Italie, les situations de violences conjugales ont augmenté de 30 %, alors que le confinement n’en est qu’à ses débuts ». En effet, ces chiffres traduisent une réalité, celle du danger que le confinement peut représenter pour les femmes et les enfants enfermé.e.s dans des foyers violents. Comme l’écrit un collectif d’une centaine de sénatrices et sénateurs dans une tribune dans Libération, « l’épidémie a fait disparaître les violences conjugales et intrafamiliales de l’actualité mais pas de la réalité », « chaque jour, le décompte des victimes du coronavirus a remplacé celui des féminicides qui avait marqué l’année 2019 ».

Ce collectif prône la mobilisation collective, des acteurs publics tout comme des citoyen.ne.s, pour lutter contre l’isolement des victimes. Le numéro d’appel 3919, dédié aux victimes de violences, est toujours en activité, malgré des plages horaires réduites. Il est aussi important de rappeler, comme le fait régulièrement l’association Nous Toutes sur son compte Instagram, qu’« être confinée chez soi avec un homme violent est dangereux. Il est absolument déconseillé de sortir, il n’est absolument pas interdit de fuir ». L’association propose également des directs sur les réseaux sociaux sur les violences sexistes et sexuelles. Elle engage les citoyen.ne.s à être vigilant.e.s et à appeler le 17 en cas de signes de violences dans leur voisinage.

Message posté par l'association Nous Toutes sur son compte Instagram

Message posté par l'association Nous Toutes sur son compte Instagram

3. Les femmes en première ligne dans les fonctions de soins et de première nécessité

En France, les femmes représentent 78 % de la force de travail dans la fonction publique hospitalière et 90% des infirmières et aides-soignantes, métiers qu’on nomme d’ailleurs au pluriel au féminin, signe de leur féminisation. Dans la sphère privée, les fonctions du care, de soin, comme la prise en charge des personnes âgées ou malades ou encore l’éducation des enfants, sont occupées principalement par des femmes. Selon un rapport de l’Organisation internationale du Travail, elles réalisent 76,2% du total des heures consacrées aux soins informels, non rémunérés, soit une implication trois fois plus élevée que celle des hommes. Elles sont donc en première ligne face à la maladie et donc plus exposées à la contamination.

Il en va de même pour d’autres fonctions liées aux besoins humains de première nécessité.

Aux premiers jours du confinement, le collectif d’autrices féministes Notre corps, nous-mêmes, publiait sur Facebook un message à l’attention de ces anonymes : « Majoritaires dans les métiers de l'enseignement, du soin, du care (assistantes maternelles, assistantes à domicile, femmes de ménage) et dans la grande distribution, pour des salaires souvent très bas, elles sont aussi celles qui réalisent la majorité du travail domestique, travail aussi invisibilisé que nécessaire socialement, d'autant plus dans la période qui s'annonce ».

Dans le prolongement de cette prise de conscience, Alizée Delpierre, sociologue au centre de sociologie des organisations, a mis en garde dans une tribune dans Libération sur les impacts de cette crise sur « ces femmes qui travaillent chez les autres ». Représentant entre un million et un million et demi de travailleuses invisibles et précaires, elles « dépendent au jour le jour de la demande de leurs employeurs ». Sans revenus fixes et sans matériel de protection adéquat pour réaliser leur travail au domicile d’autrui, elles sont elles aussi en première ligne face à l’épidémie.

Ainsi, la crise demande une remise en question de manière durable la valeur du travail, ainsi que la division sexuelle des fonctions, que cela soit dans la sphère publique ou dans la sphère privée.

4. Le partage des tâches domestiques et la charge mentale

Le confinement avait créé un espoir : celui de la réduction des inégalités au sein des ménages hétérosexuels. En effet, les couples se retrouvant à partager un quotidien, on aurait pu s’attendre à ce que les hommes réalisent l’importance des tâches effectuées par les femmes au quotidien, alors qu’eux étaient habituellement sur leur lieu de travail. Selon l’Observatoire des inégalités, les femmes passent en moyenne 3h30 par jour à effectuer des tâches domestiques, contre 2h pour les hommes.

Cependant, les pratiques évoluent lentement, et les femmes restent en charge de la majorité des tâches domestiques et parentales. Coline Charpentier, créatrice du compte Instagram 'T’as pensé à ?', interviewée par Slate, explique qu’elle reçoit des témoignages de centaines de femmes en cette période de confinement : «les femmes n'ont plus de temps pour elles, certaines me disent qu'elles vont aux toilettes avec leur enfant sur le dos. D'autres expliquent qu'elles travaillent de 20h à 23h ou la nuit pour rattraper ce qu'elles n'ont pas fait le jour, elles se retrouvent avec des triples journées. Et il ne s'agit pas forcément de familles monoparentales, leur conjoint est là mais garde les mêmes horaires de travail et ne s'occupe de rien ».

Témoignage recueilli par Coline Charpentier sur son compte Instagram T'as pensé à ?

Témoignage recueilli par Coline Charpentier sur son compte Instagram "T'as pensé à ?"

En effet, en plus du travail qu’elles doivent fournir à distance pour leur employeur, elles doivent s’occuper des enfants, leur trouver des activités, suivre le programme scolaire, le cas échéant, préparer les repas et maintenir le domicile propre, parfois sans aucune aide de leur compagnon, qui ne se sent tout simplement pas concerné : « Des femmes m'écrivent que l'entreprise leur met la pression, les professeurs aussi, et en même temps, elles doivent affronter un non-dit désormais explicité: le travail de monsieur est plus important que celui de madame », explique Coline Charpentier à Slate.

Certaines injonctions en temps de confinement, qui visent à la surproductivité, au ressourcement et à la créativité ne prennent pas en compte les réalités sociales. Comme l’écrit Helen Lewis dans The Atlantic : « Lorsque les gens essaient de se réjouir de la distanciation sociale et du travail à domicile, en notant que William Shakespeare et Isaac Newton ont fait certains de leurs meilleurs travaux alors que l'Angleterre était ravagée par la peste, il y a une réponse évidente : Aucun d'entre eux n'avait de responsabilités en matière de garde d'enfants. » Il est important de ne pas romantiser le confinement, dans lequel nous sommes tou.te.s loin d’être égaux.ales.

Cependant, ce que retient Coline Charpentier, est que la parole se libère sur certains sujets, comme le partage des tâches domestiques. Cette prise de conscience progressive permettra, on l’espère, aux choses d’évoluer dans le monde, si flou pour l’instant, de l’après-confinement.

5. Les clichés sexistes

En cette période de confinement, les injonctions de beauté faites aux femmes font l’objet de nombreuses blagues, memes, et articles de magazines féminins. Sans leur rendez-vous chez l’esthéticienne, la manucure, le salon de coiffeurs, sans leurs séances à la salle de sport, les femmes seraient perdues, poilues et laides. Comme l’écrit Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe, « la suprême nécessité pour la femme, c'est de charmer un cœur masculin. Même intrépides, aventureuses, [...] c'est la récompense à laquelle toutes les héroïnes aspirent et le plus souvent il ne leur est demandé d'autre vertu que leur beauté. ».

La situation n’a pas tant évolué depuis 1949 : on nous apprend comment s’apprêter pour une conversation vidéo, comment entretenir notre frange à la maison et on nous explique qu’il va falloir faire de nombreux efforts pour rester belle mince pendant le confinement, mais que ce sont des objectifs absolument vitaux de cette période. Mona Chollet le formule bien dans son essai Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine (un texte à lire ou à relire, si vous en avez le temps, pendant cette période) de telles injonctions à la beauté et à la minceur provoquent « une dévalorisation systématique de leur physique, l’anxiété et l’insatisfaction permanente de leur corps ».

Les féministes luttent pour que les femmes aient la liberté de choisir et de faire ce qu’elles ont envie de faire, et pour qu’elles n’aient pas à se conformer à de telles injonctions. Les femmes sont libres de s’habiller comme elles le souhaitent, de porter ou non du maquillage et de perdre ou prendre du poids : tout est une question de choix.

Sans prétendre à l’exhaustivité, nous avons cherché, dans cet article, à soulever certaines problématiques et prises de position féministes en lien avec la crise sans précédent que nous traversons. Analyser cette situation sous le prisme du féminisme permet de mieux comprendre les inégalités sociales et de genre engendrées par cette crise.

Sources :

Arbrun, Clément (19 mars 2020) « La romantisation du confinement, ce « luxe » de femmes privilégiées », Terrafemina (lien)

Cappart, Marie (26 mars 2020) « Confinées ? Et si vous visibilisiez d’autres femmes ? », RTBF (lien)

Delpierre, Alizée (18 mars 2020) « Ces femmes qui travaillent chez les autres », Libération (lien) >

Kessas, Safia et Cotsoglou, Sofia (31 mars 2020) « Le rôle des femmes n’est pas de rester belles durant le confinement », RTBF (lien)

Lewis, Helen (19 mars 2020) « The Coronavirus Is a Disaster for Feminism », The Atlantic (lien)

Martin, Nelly « Covid 19 : Les avortements ne peuvent attendre ! Pour une loi d'urgence ! », Change.org (lien)

Observatoire des inégalités (29 avril 2016) « L’inégale répartition des tâches domestiques entre les femmes et les hommes » (lien)

Organisation internationale du Travail (28 juin 2018) « L’OIT appelle à prendre des mesures immédiates pour prévenir une crise mondiale imminente des soins à la personne » (lien)

Quillet, Lucile (31 mars 2020) « Confinement : la révolution de l’égalité dans les foyers n’aura pas lieu », Slate (lien)

Tribune « Il faut « protéger les droits des femmes et maintenir l’accès à l’avortement » », Le Monde (lien)

Tribune « Coronavirus et confinement : femmes et enfants en danger », Libération (lien)

Vie publique « Fonction publique : une féminisation forte sauf dans les emplois de direction (lien)

Wenham, Clare, Smith, Julia & Morgan, Rosemary (14 Mars 2020) « COVID-19 : the gendered impacts of the outbreak », The Lancet, Volume 395, issue 10227, pp.846-848 (lien)

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK