Revenir au site

Le street art féministe de la Butte-aux-cailles : un renouveau !

par Margo Esposito-Farèse, rédactrice Feminists in the City

· Pop culture,Portraits de femmes

Il y maintenant près de 3 ans, nous avons créé une visite guidée Street Art & Féminisme à la Butte-aux-Cailles, dans le 13ème arrondissement de Paris. Cette visite est en constante évolution, la nature même du street art étant son caractère éphémère et sa capacité à se renouveler !

A l'approche de la reprise de nos visites guidées, nous sommes donc allées à la rencontre de street-artistes qui ont récemment créé des œuvres à la Butte-aux-Cailles. Nous avons échangé avec de nombreuses personnes extrêmement inspirantes ! Nous vous présentons aujourd’hui certaines artistes dont la démarche peut-être perçue comme féministe, c'est-à-dire engagée pour l'égalité entre les genres. 

Leurs approches leur sont propres et illustrent des engagements et des sensibilités artistiques différentes ! 

Showshow Art

Après un parcours en tant qu’orfèvre joaillère puis comme décoratrice de vitrines dans le milieu de la mode et du luxe, Showshow art a commencé son premier graff en juin 2020. C’est ainsi qu’elle peut s’exprimer avec une liberté totale, sans contrainte, en termes de techniques, de sujets et d’espaces. Son premier projet, Plonge ton âme pour y trouver un océan d’amour, a été directement peint sur du papier Craft puis collé sur le mur. Celui-ci ayant été décollé par des passant·es, elle a décidé de faire des impressions en noir et blanc qu’elle peint ensuite avec de la peinture acrylique. Ce sont des impressions peintes à la main, chacune différente et unique. 

Suite à la demande d'un proche pour la communauté LGBTQIAP+ , Showshowart à créé L'amour est ma religion. Mais lorsque celui-ci fut terminé, elle pris conscience que le message s'adresse à tout le monde et pas seulement à cette communauté. Ce projet vient ainsi nous pousser à la réflexion sur le sens même de l'amour et de la religion sous toutes ses formes. Sur l'oeuvre, on trouve un oiseau comme symbole de paix. Showshow est effectivement très inspirée par le mouvement symboliste au même titre que par des féministes comme Victoire Tuaillon.

La majorité de ses projets sont des expériences de vie personnelle qui font écho à des faits d’actualité. Son premier collage faisait référence au mouvement des Black Lives Matter. Puis, Plonge ton âme pour y trouver un océan d’amour est une réflexion sur notre société consumériste . Vous retrouverez son collage au Passage des Moulins à la Butte-aux-Cailles. 

Showshowart ne revendique que l'amour et la liberté et n'appartient à aucun mouvement en particulier.

Toujours dans le même quartier, elle a également réalisé une grande fresque qui s’appelle Réchauffer les cœurs, pas la planète en utilisant l’amour plutôt que la peur pour alerter un maximum de personnes sur le sujet. On vous laisse également découvrir et interpréter par vous-même son dernier projet : La terre a renversé nos cœurs à l’unisson pour le climat.  

Instagram : @showshowart

Nina Van Kidow

Nina Van Kidow va vous surprendre avec ses collages en blanc sur fond noir ! Elle associe une image de corps féminin érotique à une couverture de magazine dont elle raye le titre pour ne pas les promouvoir. Elle s’empare ainsi de l’espace public avec des collages sur fond noir qui sont des tirages sérigraphiés ou des dessins originaux. 

Comme nous l’abordons dans un bon nombre de Masterclasses féministes, le corps des femmes est un enjeu de pouvoir et de domination dans notre société et il est aussi utilisé pour vendre. 

Mais finalement, pour Nina Van Kidow, à force de voir leur corps utilisé et mis en scène, les femmes savent que si elles sont représentées partout, c’est qu’elles ont du pouvoir, et c’est ainsi qu’elles se le réapproprient petit à petit. Elles deviennent sujet et non plus seulement objet de désir. L’artiste montre des femmes qui se désirent elles-mêmes, et non pas simplement qui souhaitent susciter le désir. 

Son travail autour du désir est  influencé par les écrits et prises de position entre autres de la féministe Virginie Despentes. Elle fait le choix de montrer des corps qui répondent à des canons esthétiques. C’est un choix artistique, puisqu’elle estime que le rôle de l’art est de faire rêver. 

Nina Van Kidow se définit comme féministe au sens où elle se sent libre en tant que femme et féministe de dire, faire et montrer ce qu’elle souhaite. Elle veut que les femmes arrivent à être bien avec leur corps et à assumer leurs désirs dans une démarche de libération. Elle fut elle-même ancienne modèle pour d’autres artistes : c’est à ce moment là qu’elle a  des réflexions liées au fait de se donner à voir, d’être nue - des questions qui sont pour elle universelles. Les femmes doivent donc pouvoir se sentir libres d’être vues et de décider comment elles se présentent au monde sans avoir à se justifier.

Instagram: @nina_van_kidow

Loriot The House

Loriot the House est une street-artiste dont le pseudonyme n’est pas genré, et c’est un choix ! Elle commence à faire des collages en décembre 2019 avec, dès le début, l’idée d’un projet à portée féministe. Un peu comme Nina Van Kidow, elle traite pleinement du sujet du female gaze, c’est-à-dire du regard féminin, un regard qui présente les femmes comme sujets et non pas comme objets (de désir notamment). Elle a également fait des collages sur la dépression et les angoisses qu’elle a représenté à travers des nus, puis elle a réalisé une série engagée sur les "chattes" de l’histoire, représentant des femmes inspirantes de l'histoire sous forme de chattes (voir ci-dessous). 

Son féminisme est donc flagrant. Elle ne dessine que des femmes qu’elle souhaite mettre en avant. Parfois, ses collages dérangent, sont mal reçus, et sont alors déchirés par des passant·es. C’est là que l’on voit à quel point le street-art un lieu de dialogue politique. 

Instagram : @laurelamaison_art (nina chatmone)

Demoiselle MM

Demoisellemm, en référence aux demoiselles qu’elle peint et à ses initiales, colle depuis 2019. Elle a sa propre identité visuelle : le visage d’une femme et une bulle remplie d’une pensée. Elle associe aussi ses demoiselles à des animaux symboliques comme l’octopus. 

Comme Feminists in the City, Demoisellemm travaille sur des femmes oubliées de l’Histoire en ajoutant à son projet de collage, une vidéo et une musique. Elle a par exemple commencé ce projet avec un collage d’Hatchepsout (pharaonne qui a gouverné 22 ans en Égypte) dans la rue du Caire et elle travaille également sur la cinéaste Alice Guy. Récemment, elle a aussi collé une "...Demoiselle balance ton", demoiselle portant un porc, pour la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. 

Issue des Beaux-Arts de Marseille, elle est avant tout peintresse. C’est pourquoi elle travaille d’abord sur des tableaux qu’elle prend ensuite en photo, imprime, découpe et colle sur les murs.  

Instagram: @demoisellemm

Strega

Strega peint depuis 2013-2014 pour faire jaillir des émotions anciennes. Elle a commencé à coller ses œuvres en linogravure suite au confinement. Son pseudonyme fait appel à une démarche féministe, ainsi qu'à son attachement profond pour l'italie. Effectivement, Strega signifie “sorcière” en italien, un des symboles du féminisme. Strega lit beaucoup et est très attachée au concept de “complémentarité des sexes” que l’on retrouve chez beaucoup de féministes et que l’on évoque dans notre Masterclass "Qu’est-ce que le féminisme ?" (disponible gratuitement sur notre site).

En effet, elle se définit comme féministe mais insiste sur le lien avec le masculin. Elle se dit composée de beaucoup de rencontres, qu'elles soient féminines ou masculines. C’est la spiritualité qui lui a donné envie de se joindre au mouvement des femmes qu’elle lisait, qui lui a donné envie d’oser. Elle s’inspire beaucoup d’Odile Chabrillac par exemple et c’est un honneur pour elle d’être appelée “sorcière”. Strega ne travaille pas toujours seule. Elle va bientôt faire une collaboration avec Wild Wonder Woman, dont nous parlons dans notre visite street art & féminisme depuis plusieurs années.

Instagram: @st.rega

Blackmomille

Blackmomille est une street-artiste lyonnaise, diplômée des Beaux-Arts de Saint-Etienne, qui a fait ses débuts en collage en 2019. L’idée du street art lui est venue de son amour pour le dessin. Elle travaillait dans une école maternelle où elle dessinait sur les tableaux à la craie pendant ses pauses sans avoir le temps de finir ses dessins. C’est alors qu’elle peint un support noir chez elle pour continuer sa pratique librement. Sa technique repose donc sur l’usage d’une craie d’écolier· e sur un mur noir et parfois, sur d’autres supports comme du carton.

Blackmomille a un message politique qu’elle cherche avant tout à transmettre avec de la poésie. Elle se définit comme féministe et végétarienne à tendance végétalienne, et cela transparaît dans son travail. Au début, elle représentait des corps avec des seins nus par exemple. Elle a aussi réalisé un collage avec un homme "Emmanuel et ses chats", où l'on voit un homme lassis sur un fauteuil Emmanuelle, avec deux chats - une représentation différente d’un homme érotique. Mais ses affiches ont vite été décollées !

Son autre message politique, au-delà du féminisme, passe par la représentation d’animaux. Elle tente de  parler pour les animaux en les dessinant sans côté agressif, comme on peut souvent les voir dans les films. Au même titre qu’il existe des tableaux d’humains, de nus, dans les musées, Blackmomille souhaite faire des tableaux d’animaux. 

Instagram : @blackmomille

Marie CJ

Enfin, il nous tenait à cœur de vous parler de Marie CJ. Elle est dentellière aux fuseaux depuis une vingtaine d’années, c’est une véritable passion. 

Pour elle, c’est une pratique militante pour deux raisons. D’abord, parce que la dentelle aux fuseaux est un artisanat d’art ancestral qui tend à disparaître. Elle veut donc rendre cet art visible, qu’on ne l’oublie pas. Enfin, c’est aussi un femmage  envers les femmes dentellières du passé qui ont été oubliées. 

Autrefois, leur vie était très difficile car elles étaient exploitées dans des usines, entassées dans des ateliers avec des conditions de travail précaires, ou bien exploitées chez elles, après avoir fait toutes les tâches domestiques. Elles n’avaient pas d’autres choix que de faire de la dentelle pour subvenir à leurs besoins. Marie CJ cherche donc à mettre en lumière ces femmes tout en décodant l’image qui les entoure. Sa démarche nous a donc tout de suite plu chez Feminists in the City

Habitante savoyarde, il est compliqué pour elle de trouver des lieux où coller son travail, mais elle passe parfois dans de grandes villes pour le faire. Sa technique ? La dentelle aux fuseaux bien sûr (à la différence de la dentelle au crochet et de la dentelle à l’aiguille). Elle ne colle évidemment pas sa dentelle dans la rue, cela lui prend trop de temps pour qu’elle les colle directement. Elle utilise alors un pochoir, ou bien elle photocopie ses dentelles. 

A la Butte-aux-Cailles, si vous avez l'œil, vous pourrez trouver une de ses collaborations avec wall.lilo sur un texte de Françoise Sagan qu’elle admire, “Les merveilleux nuages”. Enfin, Marie CJ souhaitait insister sur le fait qu’elle estime qu’une fois que son œuvre est dans la rue, elle ne lui appartient plus. Elle peut être bombée, griffée, récupérée, nettoyée, pour elle le collage est un pur acte de générosité et il faut aller jusqu’au bout de sa générosité.  

Instagram: @maclejan

Ladybug

La street-artiste nantaise Ladybug se fait sa place dans l’espace public depuis 2015. Son art est réalisé à partir de pochoirs. Elle utilise de grandes bâches dans lesquelles elle perce plein de petits trous pour ensuite les pulvériser à la peinture en spray. Le jeu de contraste apparaît grâce à l'espace plus ou moins serré entre chaque point. Elle travaille beaucoup avec le noir et blanc pour sculpter les visages avec l'ombre et la lumière.

Son objectif principal est de mettre en lumière la beauté de l’être humain. Mais peu à peu, elle a du s'imposer politiquement, notamment en soutenant, comme Showshow art, le mouvement des Black Lives Matter. En effet, après que l’une de ses fresques représentant plusieurs portraits de personnes noires a été vandalisée à coups de grandes tâches blanches, lors des manifestations BLM, elle a ressenti le besoin d'affirmer son point de vue. Par ailleurs, sans pour autant considérer son projet comme féministe, elle se considère comme "humaniste" et elle prône l'égalité au sens large. 

Instagram: @ladybugnantes

Être femme et street artiste

Pour finir, nous avons demandé à chacune de ces femmes si elles rencontrait des obstacles particuliers dans le monde du street-art. Certaines nous ont répondu que non, d’autres ont souligné certaines problématiques.

Le premier principal problème avancé est l’insécurité en tant que femme à coller la nuit (le street-art étant un art de vandalisme, il est préférable de le faire la nuit). La grande majorité d’entre elles collent donc de jour, et souvent accompagnées d’un·e ami·e ou d’autres street-artistes, mais sont obligées de faire preuve d’encore plus de rapidité. 

Plusieurs d’entre elles ont également souligné le manque de représentation de femmes artistes dans les galeries alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses à faire du street-art et qu’elles sont plus nombreuses dans les écoles d’art. 

Pour finir sur une note positive, nous pensons aux propos de Nina van Kidow qui nous disait que ses meilleurs soutiens venaient de femmes. Le street-art peut donc être un art politique tout comme il ne manque pas de sororité ! Beaucoup de passant·es soutiennent les œuvres de ces street-artistes et beaucoup de street-artistes se soutiennent entre elles, collaborent, mélangent leurs univers. Cet élan de sororité ne peut que nous réjouir chez Feminists in the City !

 

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OK