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Est-ce moral de regarder du porno ?

Par Hugues M., rédacteur Feminists in the City

· Débats

Pendant cette situation extraordinaire de confinement, nous avons été obligé·es de réfléchir à la façon dont nous abordons nos rapports sociaux, amoureux et sexuels. Pour certain·es, cette absence de contact physique n'a pas été particulièrement difficile, pour d'autres elle a été vécue comme une privation insupportable, voire même une souffrance. Indéniablement, ce bouleversement à donc eu un impact sur notre activité sexuelle et notre rapport au corps. En effet, il semblerait qu'un couple sur cinq n'ait pas eu de rapport sexuel pendant le confinement, contre 10% en temps normal.

Le stress, l'ambiance anxiogène ou les incertitudes financières ne créent pas un climat particulièrement proprice à s'adonner à ce genre d'activité. Dans cette société toujours plus sexualisée, des ersatz nous ont donc été vantés et promulgués, le porno étant l'un deux. Souvent, il est présenté comme quelque chose de "cool", comme une norme, comme un bien de consommation essentiel ou comme un moyen de matérialiser nos fantasmes.

Le porno, un phénomène de société

Rapidement après le début du confinement qui a été initié dans plusieurs pays comme l'Italie, l'Espagne ou les États-Unis, les sites pornographiques se sont donnés bonne conscience en encourageant les personnes à rester chez elles, en échange d'un accès gratuit pour un contenu qui est d'habitude payant. Inévitablement, les effets ont été perceptibles et la fréquentation a donc explosé de façon exponentielle, au fil des semaines. Ils ont été les grands gagnants, ce sont eux qui ont réussi à profiter de ce contexte inédit pour diffuser du contenu, à une partie encore plus importante de la population. La question à se poser est la suivante : mais qui consomme du porno de façon régulière ?

En 2017, d'après les statistiques d'un site très fréquenté, l'audience était constituée à 75% d'hommes et à 25% de femmes. Ces sites s'adressent donc majoritairement à une partie spécifique de la population. C'est donc essentiellement grâce aux hommes que ce business est lucratif et qu'il ne cesse pas de générer des profits.

Cette statistique n'est pas réellement surprenante, elle met en lumière les mécanismes subliminaux qui sont utilisés comme ceux qui sont utilisés dans la publicité. Voici les clés du succès : relations phalocentrées et violentes, femmes en objets sexuels, contenu important et varié selon les orientations. Ces sites constituent une sorte de supermarché vaste et ils concentrent dans un endroit central, un catalogue regroupant tout un panel de possibilités. Cette offre diversifiée est mise à disposition car la demande est considérable. Voici quelques statistiques pour illustrer cette demande.

Nos vies intimement liées à la pornographie

Depuis notre enfance, nous sommes habitué·es à consommer des images pornographiques, sans nécessairement remettre en cause cette habitude. Jeunes, nous estimons normal que notre éveil à la sexualité se réalise par ce biais et qu'il est l'unique moyen. Nous pensons que la sexualité doit se passer telle qu'elle nous est présentée, comme s'il était impossible de faire autrement. Adultes, nous nous y réfugions parfois à cause de nos frustrations : complexes, non acceptation de son corps, absence d'opportunités, troubles sexuels.

Ces images font intrinsèquement parties de nos vies. Cela est donc considéré comme normal de voir de la pornographie. On n'en parle pas vraiment en détail parce que le sujet est tabou, parce que nous abordons ici l'intime et que ça en dit finalement beaucoup sur nous. Parler de ses propres désirs peut provoquer des critiques acerbes, car ils peuvent ne pas être acceptés socialement. Dans des discussions qui ont lieu uniquement entre hommes, il est perçu comme étrange de ne pas consommer ces images. On doit se justifier, expliquer pourquoi on ne le fait pas et démontrer avec de grands discours, le côté malsain et oppressif de la pornographie. Comme s'il y avait une sorte d'incompréhension quand on ne regarde pas du porno en tant qu'homme.

Quand on utilise Internet au quotidien, il est d'ailleurs difficile d'éviter cela car encore une fois, la pornographie est omniprésente : dans les spams, les publicités (même sur YouTube) ou sur les réseaux sociaux dans les commentaires. Il n'a jamais été aussi facile de voir de la pornographie.

Très tôt au collège, on se vante entre garçons d'avoir eu accès à des films ou d'avoir reconnu telle actrice. Cela nous fédère autour d'une idée commune : le porno c'est terriblement fun, tout le monde en consomme, pourquoi pas moi ? Par la suite, peu d'hommes font le chemin inverse et essaient de réfléchir à ce que tout cela implique, à la symbolique forte de consommation du corps. Aujourd'hui, des initiatives très intéressantes (comme celle d'Osez le féminisme ou celle présentée dans Madame Figaro) qui font de la pédagogie avec les jeunes enfants grâce à une éducation sexuelle digne de ce nom, méritent d'être mise en lumière. Elles sont la réponse à ce problème

Il est primordial de répéter encore et encore que ce qui nous est montré n'est pas la réalité. Néanmoins, pour un grand nombre de personnes, il est déjà peut-être trop tard. Combien de femmes ont encore des complexes par rapport à la taille de leurs poitrines, leur pilosité ou la forme de leurs vulves ? Et combien d'hommes sont encore complexés par rapport à la longueur de leurs pénis ou leur musculature ? Pour ces personnes, déconstruire ces complexes et ces normes physiques est un long chemin qui complique l'acceptation de son corps.

Nous sommes face à une contradiction : d'un côté, il nous est expliqué que le porno n'est qu'une vision erronée voire imaginaire des rapports sexuels et de l'autre, une offre toujours plus vaste et diversifiée et qui ne cesse de prendre de l'ampleur, nous est proposée.

La portée idéologique d'un simple clic

Consulter des vidéos pornographiques sur ces sites très fréquentés n'est en réalité pas un acte anodin, il a une portée éthique folle. Il s'inscrit plus largement dans la domination d'un sexe sur un autre. En effet, une grande partie des vidéos qui s'y trouvent (si ce n'est la majorité), sont publiées sans l'accord préalable de toutes les parties impliquées, notamment les femmes. Il est souvent question de "Revenge porn", d'images montrant des personnes mineures abusées, de pédocriminalité, d'actes violents non consentis et même de viols comme le montre ce témoignage. Kate Isaacs, fondatrice du mouvement #NotYourPorn affirme: "J'ai travaillé avec 50 femmes qui ont été transformées en "stars du porno" sans leur permission - dont certaines avaient moins de 18 ans - lorsque des vidéos d'elles ont été postées sur Pornhub sans leur consentement."

Les cas où ces femmes se retrouvent donc exposées malgré elles, insultées et harcelées sur Internet sont nombreux. Nous ne pouvons donc pas les ignorer et faire comme si cela n'existait pas. Face à ces questions extrêmement sérieuses, les sites les plus consultés préfèrent appliquer la politique de l'autruche car leur business en dépend. Il suffit également de lire les commentaires misogynes et dégradants pour se rendre compte que cette domination et ces violences caractérisées sont acceptées, voire même encouragées par tout un système patriarcal. Il y a une sorte de fraternité malsaine au sein de cette sphère : j'insulte, je dégrade, je suis comme eux, je fais partie d'un groupe, nous sommes pareils… Dès 11 ans, il y déjà des garçons qui harcèlent et insultent des actrices porno connues, sur les réseaux sociaux, comme ce fut le cas de Nikita Belucci.

Il est évident que ces maux créent un déséquilibre palpable et dangereux dans les rapports, en altérant notre vision de la réalité. Ils banalisent les viols, les agressions, les discriminations et le non respect du consentement. Le porno participe à ancrer la culture du viol et le slut-shaming dans les esprits. Combien de personnes pensent qu'il n'est pas grave de forcer ses partenaires, que si elle dit non, en fait elle pense oui ? Il est temps que ça s'arrête. Début mai 2020, le Planning Familial a expliqué dans un communiqué que les violences domestiques et envers les femmes ont fortement augmentées pendant le confinement. Il y a eu une hausse des questions liées à l'IVG. Est-ce lié à des rapports forcés ou à une absence également forcée de contraception ? Ces violences multiples sont à mon sens, directement connectées à ce que voyons et à ce que nous acceptons de regarder sur nos écrans.

Et même quand des vidéos sont tournées avec des actrices et acteurs professionnel·les présumé·es rémunéré·es, les images sont elles crées dans un contexte de consentement absolu ? Est-ce-que cela a été fait en respectant les décisions et les contrats ? Les spectateur·rices n'ont aucun moyen de le savoir.

Fin 2018, grâce à la publication d'un livre intitulé Judy, Lola, Sofia et moi écrit par Robin D'Angelo, nous pouvons cependant en avoir une idée. Dans son livre, il raconte avoir infiltré le milieu du porno amateur en France pendant un an et constate entre autres, l'absence de consentement pour la totalité des pratiques tournées, allant jusqu'au viol ou à l'imposition forcées de pratiques dégradantes. Encore une fois, les victimes sont ici les mêmes : des femmes jeunes. Ainsi donc, même dans un cadre qui devrait être plus respectueux, où les personnes devraient avoir le choix des pratiques et où les désirs et limites de chacun·es devraient être respecté·es, ces situations dramatiques sont malgré tout, monnaie courante.

Cela nous met face à une question essentielle : que sommes-nous prêt·es à accepter pour assouvir une envie et un désir, aussi brefs soient-ils ? Pouvons-nous nous voiler la face, regarder innocemment ce qui nous est présenté et faire fi du reste ? Ignorer la domination sexiste et le non respect du consentement veut dire que nous cautionnons directement ce système oppressif.

Créer du contenu différemment

Pornographie et bienveillance seraient-ils des termes antinomiques ? Bien sûr que non ! Des actions novatrices existent et cherchent à nous proposer des images, en respectant le consentement, en évitant l'anxiété ou la douleur subie et qui nous montrent enfin une vision plus réaliste de nos rapports, de nos corps.

Je pense en particulier à Olympe de G. dont les films sont disponibles sur la plateforme Erika Lust, ou encore à Four Chambers. Ces contenus témoignent d'un renouveau et d'un souhait de créer de la pornographie éthique, où chacun·e peut se retrouver : les acteur·rices et les spectateur·rices. Il faudrait néanmoins que la majorité des consommateur.rices réalisent qu’ielles contribuent aussi à ce système et que le changement doit aussi s’opérer à leur niveau

Par chance, un article traitant en profondeur de ce sujet à aussi été publié sur le blog Feminists in the City. Il est disponible ici.

Je remercie chaleureusement la personne qui a pris le temps de relire consciencieusement cet article et qui m'a donné des pistes de recherches supplémentaires.

Pour aller plus loin:

-Vidéo-conférence en ligne (webinar) Feminists in the City : Histoire de la révolution sexuelle

-Visite guidée féministe La libération sexuelle contée par des hystériques

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