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Découvrir le street art féministe de la Butte-Aux-Cailles

Par Laure Niclot, rédatrice Feminists in the City

· Recommandations féministes

Si l'absence des femmes dans l'art "traditionel" est historique, qu'en est-il du côté du street art, cette pratique moderne et supposément progressiste ? Feminists in the City vous emmène à la Butte-Aux-Cailles pour le découvrir !

Petite histoire de la Butte-Aux-Cailles

La Butte tire son nom de Pierre Caille, qui y a installé sa ferme à partir de 1543. A l’époque c’est un petit village champêtre aux portes de Paris, mais qui n’en fait pas encore partie. La colline est traversée par la rivière de la Bièvre : on y trouve des moulins qui favorisent l’activité des tanneurs, des bouchers et des teinturiers qui y installent leurs industries. Le quartier fut donc naturellement ouvrier jusqu’à la disparition des dernières industries dans les années 1960. Avant cela, au cours du 17e siècle, toutes ces activités rendent l’eau de la rivière, et par extension le quartier, insalubre (1)(2).

En 1860, la Butte est rattachée au 13e arrondissement de Paris dont la mairie recouvre les sols pour des raisons d’hygiène, l’endroit étant devenu un vrai “égout en plein air”. Le quartier échappe aux grands travaux d'Haussmann grâce à ses anciennes carrières de calcaire qui rendent les sols trop instables pour construire des bâtiments aussi lourds - c’est pour cela que la Butte garde un air de village qui la distingue du reste de la capitale (3) (4).

Lors de la Commune de Paris, en 1871, la Butte-Aux-Cailles est également le théâtre d’affrontements entre les Communard·es qui y ont monté leurs barricades et les Versaillais qui lancent l’offensive lors de la Semaine Sanglante qui écrase la Commune de Paris (5).

Street Art : histoire d’un art clandestin

Même si l’art mural est très vieux, on s’accorde à dire que le street art tel qu’on le connaît nait aux Etats-Unis dans les années 60, à Philadelphie, lorsqu’un étudiant en art graffe sur les murs de son école et de son quartier l’inscription suivante : “Cornbread loves Cynthia”, manière pour ce grand timide de déclarer sa flamme. La technique se diffuse dans le reste du pays, notamment à New York. Le street art révolutionne vraiment la façon de consommer l’art : il n’est plus nécessaire de franchir les portes d’un musée pour admirer les oeuvres, au contraire on les trouve à chaque coin de rue.

Art clandestin, le street art est interdit à New York dans les années 80 - les artistes commencent donc à ouvrir leurs propres galeries, ce qui leur donne une légitimité supplémentaire. Cela amorce un tournant dans la vision du street art : si les graffeur·se·s sont à l’origine pourchassé·es par les municipalités qui interdisent les graffitis, avec le temps leur art acquiert plus de reconnaissance (artistique et monétaire) et certaines mairies (à l’image de celle de Reims en 2014) en viennent à faire des commandes aux street artistes (6).

Aujourd’hui, plusieurs noms se détachent dans le monde du street art comme JR, qui a récemment graffé une œuvre majeure et éphémère au Louvre ou encore Banksy, dont les œuvres se vendent à plusieurs millions d’euros et font toujours parler d’elles. On pourrait également citer Space Invader, dont les petits aliens sont présents à travers le monde - en faisant un vrai repère de la pop culture.

Néanmoins, comme vous l’aurez deviné à la lecture de ces quelques lignes, dans les médias, le street art est majoritairement présenté comme un phénomène masculin. Or les femmes, elles aussi, taguent.

Pourquoi le street art au féminin est un acte féministe

Alors pourquoi ne connaissons nous pas de femmes street artistes ? Pourquoi même, n’associons-nous pas le street art aux femmes ?

Une des réponses à ces questions se trouve dans l’image que nous avons du rapport des femmes à l’espace public. Le street art étant une pratique illégale, notre imaginaire collectif l'associe à la transgression, au vandalisme et donc au “bad boy” (7). Nos socialisations genrées nous amènent à percevoir les femmes comme des êtres rangées, rationnelles tandis que les hommes sont audacieux et jouent avec les limites. C’est pour cela qu'on imagine difficilement qu’une femme puisse désobéir et pratiquer un art clandestin (8) (9).

Cela renvoit aussi à une notion plus large du manque d'occupation de l’espace public par les femmes : par exemple, seulement 2% des noms de rues portent un nom de femme (10). On peut aussi parler du fait que 76% des femmes se sentent en insécurité dans la rue le soir, selon une étude YouGov de 2022 (11). À partir de là, difficile de dire qu’il est étonnant que peu d’entre elles se sentent prêtes à pratiquer un art clandestin où, par essence, il faut se retrouver dans une rue à un moment où peu de gens passent. La question du risque est donc plus grande pour les femmes street artistes que pour les hommes.

Le monde de l’art est aussi connu pour ne pas être particulièrement accueillant à l’égard des femmes : elles représentent 60% des élèves des écoles d’art mais seulement 20% des artistes femmes arrivent à vivre de leur art (12).

A cause de ce rejet historique des femmes dans l’espace public, on peut dire que le simple fait de le pratiquer en tant que femme est une revendication féministe (13).

« Pour moi, c’est féministe pour une femme de faire du street art parce que c’est un milieu avec une majorité d’hommes […] C’est une forme de courage contre le système de domination masculine. » Julie Marangé (2022) - Co-Fondatrice et Présidente de Feminists in the City.

Le Street Art au féminin à la Butte-Aux-Cailles

Une des graffeuses les plus connues à Paris est bien sûr Miss.Tic, qui nous a malheureusement quitté en 2022. Elle commence à répandre ses pochoirs dans la capitale dans les années 1980, à un moment où le street art est interdit - elle est d’ailleurs condamnée à 22 000 francs d’amende en 1997 pour son travail. Avec le temps, la perception du street art change et la réception se fait plus accueillante : Miss. Tic collabore avec de grandes marques comme Kenzo ou Louis Vuitton et réalise l’affiche d’un film de Chabrol en 2007 (14).

Au fil du temps elle imprime sa marque : son style reconnaissable marque les esprits grâce à ses figures féminines qui utilisent les codes de la femme fatale tout en distillant des slogans aussi philosophiques que provocateurs.

A l’occasion de la journée des droits des femmes 2011, la Poste édite une série de timbres inspirée de ses pochoirs - le street art devient institutionel, et le graffiti féministe y prends une place de choix. Tout comme ses comparses masculins, Miss. Tic est choisi par une municipalité, celle de Montpellier, pour embellir la ville (et en particulier sa 5e ligne de Tramway) (15).

D’autres artistes féminines et féministes font de la Butte-Aux-Cailles leur musée à ciel ouvert. L’une d’entre elles est Carole B. : elle met en avant des références féminines fortes et des éléments de pop culture qui font de ses pochoirs de vrais étendards féministes (16).

Carole B. (2020). Liberté, Légalité, Féminité. Instagram : @carolebcollage

Un art très militant du côté de Kashink aussi - la street artiste se bat pour les libertés LGBTQIA+, notamment à travers ses grandes fresques 50 cakes of gay, qu’elle commence en 2013 en réaction aux manifestations contre le mariage pour tous. Avec le symbole du gâteau, simple et commun à tous·tes, elle démontre l’universalité des bons moments et de l’amour. Depuis, elle a exporté ses murs de gâteaux à travers le monde pour rappeler la nécessité de la lutte pour l’égalité des droits (17).

Nouveaux noms du street art féminin à la Butte-aux-Cailles

L'un des attraits de la visite guidée Street Art & Féminisme à la Butte-Aux-Cailles, c'est qu'elle n'est jamais vraiment la même : de nouvelles artistes émergent en permanence. En voici ici quelques unes que vous rencontrerez en parcourant les rues parisiennes (et d'ailleurs!), et que l'équipe de Feminists in the City a rencontré lors d'entretiens :

Emyart's

Elle a débuté son travail dans la rue en 2021 avec une technique de pastel à l'huile qui donne un rendu effet crayons de couleur très esthétique. Son art utilise beaucoup de couleurs chaudes et froides, qui symbolisent le passage de l'ombre à la lumière mais aussi les combats de la vie. Pour elle :

“Nous avons tous (sic.) une lumière en nous et il suffit de la trouver”.

Elle approche donc beaucoup la question des émotions dans ses oeuvres - même si parfois ses visages féminins n'ont qu'un but esthétique.

Instagram : @emyarts.emyarts

Waterflocolors

Cette street artiste célèbre le "féminin sacré" avec ses figures féminines quasi oniriques toujours ornées du mot "Divine" - pour nous rappeler la divinité qui sommeille en chacun·e. Ses collages aux motifs floraux ont aussi pour vocation de représenter la diversité des femmes. Par ses femmages, elle encourage la sororité et l'adelphité en incluant les hommes dans la lutte (même si elle ne collabore quasiment qu'avec des femmes, comme beaucoup de street artist féminines).

Instagram : @waterflocolors

La Princesse Echymose

Une artiste très poétique, dont les oeuvres sont des collages de dessin à l'encre de chine. Elle représente des coeurs humains dans diverses situations : au public de choisir quel sentiment ce coeur représente pour elles / eux. Si le coeur est un boulet : qu'est ce qui vous retient ?

Pour elle, le coeur est une pompe dans laquelle on peut puiser pour transformer ses sentiments. De fait, elle s'adresse à tout le monde.

Instagram : @lpe_la_princesse_ecchymoses

Reprendre le contrôle de la rue : street art et colleuses

Si les street artistes envahissent les murs du 13e de Paris et nous rappellent de la présence de ces femmes graffeuses, la démarche est similaire chez les colleureuses féminicides. Ce mouvement, né à l’été 2019 dans la capitale et depuis répandu dans beaucoup d’autres villes. L'objectif original est de coller des messages dénonçant les féminicides dans l’espace public, afin de forcer l’attention des gens à se porter sur cette cause essentielle.

Souvent en groupe de plusieurs femmes, elles investissent les rues pendant la nuit pour y inscrire leurs messages, bravant l’illégalité. Une colleuse explique dans une interview pour France Inter (18) :

Sortir la nuit à plusieurs, ça me donne le sentiment libérateur de me réapproprier l'espace. Ensuite que je rentre seule le soir, je suis plus à l'aise"

La question de la réappropriation d’un espace public trop souvent contrôlé et accaparé par les hommes est donc centrale dans les deux pratiques.

Dans le street art, les graffeuses affirment leur qualité d’artiste à part entière, trouvant une place légitime dans le monde du graffiti - et dans les collages, les féministes imposent leurs sujets dans l’espace public : elles dominent la rue. Il y a aussi dans les deux cas une vraie volonté de sororité, d’entraide entre femmes pour faire avancer la lutte (19).

Notre visite guidée street art & féminisme

Feminists in the City vous emmène sur les traces du féminisme à travers les ruelles du quartier-village de la Butte-aux-Cailles, haut lieu du street-art féministe. Nous découvrirons l'histoire du quartier, du mouvement pour l"égalité entre les genres, et celle de street artistes femmes et/ou féministes. Des street artistes engagé.e.s s'invitent régulièrement à nos visites, pour un collage en direct.

Sources :