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Connaissez-vous ces féministes queer qui changent notre vision du monde ?

Par Cécile Fara & Julie Marangé, co-fondatrices de Feminists in the City

· Portraits de femmes

"Queerness is essentially about the rejection of a here and now and an insistence on potentiality or concrete possibility for another world" - José Esteban Muñoz, Cruising Utopia : The Then and There of Queer Futurity

1. Judith Butler - (dé)faire le genre

Judith Butler - féministe queer

Judith Butler © Maxppp / Oliver Mehlis

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Simone de Beauvoir publiait Le Deuxième Sexe aux éditions Gallimard. Son postulat ? On ne naît pas femme, on le devient. C’est l’idée d’une socialisation différente pour les filles et les garçons, et d’une théâtralisation du genre. Cinquante ans plus tard, la philosophe américaine et enseignante Judith Butler (1956-) ré-affirme l'idée de la performativité du genre, qu'elle présente comme un verbe actif. Autrement dit, nous produisons quotidiennement notre genre, en fonction de la manière dont nous nous habillons, maquillons, parlons, comportons. Elle définit le genre de la manière suivante :

"Le genre est l'appareil par lequel la production et la normalisation du masculin et du féminin ont lieu, ainsi que les formes interstitielles de l'hormonal, du chromosome, du psychique et du performatif que le genre assume." - Undoing Gender, 2004, p.42

C'est selon elle principalement la manière dont le genre est régulé dans la sphère publique (ex: toilettes séparées, cartes d'identités, vente de jouets, de vêtements genrés etc.) qui, en fin de compte, produit le genre (Butler, 2004). Le genre est ainsi une norme fluide, dont on peut se défaire (comme le font les drag queens), puisqu'elle est socialement construite.

Butler reconnaît que notre société est basée sur la binarité genrée femmes-hommes. Les individus élevés dans nos sociétés contemporaines ont besoin de reconnaissance de leur genre, puisque c'est une partie de leur identité qui les fait sentir humain·e·s. Le problème, selon elle, c'est que les normes genrées nous enferment dans une identité sociale imposée.

Les féministes doivent, Butler insiste, se détacher de l'essentialisme pour avancer dans leur combat. En d'autres termes, ielles doivent dépasser la "femme" en tant qu'identité fixe et lutter pour l'égalité entre tous les genres. C'est ce qu'elle explique dans son livre Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, publié en 1990.

Butler va encore plus loin en pointant vers la performativité du sexe, notamment en utilisant l'exemple des personnes intersexes, à qui on impose souvent une chirurgie à la naissance pour "normaliser" leur sexe afin de les "humaniser", comme si notre humanité dépendait de nos organes génitaux, et qui représentent une naissance sur 1001.

Ses écrits bouleversent les notions traditionnelles binaires et hétéro-normatives, forgent le mouvement militant LGBTQIA+ actuel, et bien entendu... anime les critiques !

2. Donna Haraway - la cyborg

Féministe queer Haraway

Donna Haraway © Photo via CCCB

C'est au travers de son Manifeste Cyborg (1985), son ouvrage majeur, que Donna Haraway (1944-) devient malgré elle pionnière du cyberféminisme, mêlant les études de genre aux études scientifiques et technologiques. Elle est la première femme à théoriser cette surprenante combinaison, affirmant que les femmes peuvent utiliser la technologie comme outil de libération. Le Manifeste Cyborg traite de la manière dont la technologie, la science et la biotechnologie peuvent être source d'autonomie pour les femmes, comme ce fut le cas de la contraception et de l'avortement.

La professeure émérite perçoit un· e cyborg comme une fusion d'un corps et d'une technologie. Avec la technologie, il est possible de construire son identité, sa sexualité, voire son genre, comme on l'entend. La technologie et la science ne sont selon elle pas par essence patriarcales, comme l'entendent certain(e)s féministes essentialistes ou éco-féministes, et elle invite même les femmes à se les ré-approprier.

“I would rather be a cyborg than a goddess” - Donna Haraway

Se proclamant elle-même cyborg, la théoricienne s'oppose, dans le mouvement féministe, à l'idée d'une identité de femme "déesse", proche d'une essence naturelle et qui ne représente pas toutes les femmes. Si le genre n'est pas naturel mais est construit, comme un·e cyborg, alors, nous pouvons tou·te·s être reconstruit·e·s. Tout comme Judith Butler, elle critique vivement le féminisme essentialiste qui entretient l'idée d'un état féminin fixe et naturel, et insiste sur la nécessite d'inclusion - queer et raciale - dans le féminisme.

La technologie étant d'ailleurs omni-présente, des téléphones aux réseaux sociaux en passant par les pace makers, ne sommes-nous pas tou·te·s des cyborgs ? C'est la proposition de Donna Haraway.

3. Lana et Lilly Wachowski, les soeurs génies de la science-fiction

Lilly Wachowski

Lilly Wachowski aux GLAAD Media Awards en 2016 © Chris Pizzello/AP/SIPA

Les sœurs Wachowski, nées Larry et Andy Wachowski en 1965 et 1967, sont des réalisatrices, productrices et metteuses en scène. Toutes deux sont des femmes trans, qui ont largement participé à la visibilité des personnes trans au cinéma, mais aussi dans la sphère publique, en partageant leurs propres expériences.

Le film qui a fait décoller leur carrière est Matrix, film de science-fiction à grand succès sorti en 1999. Ensuite développé en franchise, Matrix a été étudié dans des revues académiques sous le prisme de l’identité transgenre et de son développement2. Si de telles études ont été réalisées après la transition de genre de Lana Wachowski, celles-ci font référence à une réalité : de nombreuses personnes trans ont vu dans Matrix le reflet de leurs propres expériences3.

A ce sujet, Lilly Wachowski a déclaré lors de la cérémonie des GLAAD Media Awards, en 20163 :

“There’s a critical eye being cast back on Lana and I’s work through the lens of our transness. This is a cool thing because it’s an excellent reminder that art is never static. And while the ideas of identity and transformation are critical components in our work, the bedrock that all ideas rest upon is love.”

 

"Un regard critique est porté sur le travail de Lana et moi à travers le prisme de notre identité trans. C'est cool parce que c'est un excellent rappel que l'art n'est jamais statique. Et si l’identité et la transformation sont des composantes essentielles de notre travail, le fondement sur lequel toutes ces idées reposent est l'amour".

Lana Wachowski a révélé être une femme trans en 2010 et Lilly a fait de même en 2016. Les sœurs Wachowski n’hésitent pas à parler de leur propre expérience, tout en insistant sur le fait qu’elles n’ont pas à raconter les détails de leur transition, qui relèvent de leur vie privée. Lana Wachowski s’est fameusement livrée dans une interview au New Yorker en 2012, peu de temps après avoir fait sa première apparition publique en tant que femme. Elle raconte au journaliste Aleksandar Hemon qu’elle avait des difficultés, étant enfant, à accepter une identité de genre masculine et qu'elle était la cible de moqueries. Elle explique également qu’avant sa transition, elle n’arrivait pas à prononcer les mots « transgenre » et « transsexuel » et avait peur d’en parler avec sa famille. Cependant, ses parents se sont avérés un soutien sans faille, l’encourageant à poursuivre sa transition4.

Sa sœur Lilly a elle aussi souligné le soutien reçu par sa famille au moment de sa transition, affirmant dans un communiqué au Windy City Media Group5 :

"I am one of the lucky ones. Having the support of my family and the means to afford doctors and therapists has given me the chance to actually survive this process. Transgender people without support, means and privilege do not have this luxury. And many do not survive."

 

"Je fais partie des chanceuses. Le soutien de ma famille et la possibilité de payer les médecins et les thérapeutes m'ont permis de survivre à ce processus. Les personnes transgenres sans soutien, sans moyens et sans privilège n'ont pas ce luxe. Et beaucoup ne survivent pas."

La production des Wachowski que nous préférons est Sense8. Cette série Netflix, que nous avions sélectionnée dans notre top 10 des meilleures séries, est intrinséquement intersectionnelle et offre une véritable visibilité à une diversité d’expériences queer. L’un des personnages qui nous fascine particulièrement est Nomi, jouée par Jamie Clayton. Nomi est une femme trans, hackeuse surdouée, qui vit à San Fransisco. Il est évident que ses parents n’acceptent pas sa transition, sa mère continuant à l’appeler Michael, ce à quoi elle répond que son prénom n’est plus Michael, mais bien Nomi. L’amour et l’acceptation, Nomi va les trouver auprès de sa compagne, Amanita, des autres sensates, et de Bug, son ami hackeur. Son histoire fait bien écho au discours de Lilly sur l’amour.

4. Chris de Christine and the Queens, l'acceptation de soi et des autres

Chris

Chris © Jamie MORGAN

De son vrai nom Héloïse Letissier, Chris est née en 1988. Elle est autrice, compositrice et interprète. Cécile avait eu la chance de la voir en concert à Londres et en garde un formidable souvenir. La sortie de son deuxième album, « Chris », en 2018, a été l’occasion pour l’artiste de parler de ses expériences. Dans une interview donnée au magazine ELLE, elle affirme vouloir « court-circuiter le genre », « lui rendre sa théâtralité première » et explique6 :

"Mais je suis pansexuelle ! Complètement hétérosexuelle, complètement gay, et complètement indécise, aussi. J'ai toujours dit que j'étais « bi » ou « pan », et on m'a toujours répondu « gay ». Alors que, vraiment, ça dépend."

Ainsi, elle met sur le devant de la scène des identités habituellement peu visibles, leur donne une voix et offre la preuve vivante qu’on peut être queer et atteindre les sommets. Dans l’interview donnée à ELLE, elle dit « représente[r] quelqu’un qui n’existait pas dans le paysage culturel ».

En effet, son histoire offre des possibilités d’identification. Etudiante à l’Ecole normale supérieure de Lyon, c’est après un voyage à Londres où elle côtoie des drag queens qu’elle se lance dans l’aventure Christine and the Queens. Sur ses poignets, elle se tatoue deux phrases : « We accept you » et « One of us », qui en disent long sur elle, car il s’agit de références au film Freaks, qui prône la tolérance et l’inclusivité7. Chris, qui est devenue une véritable star en France et à l’international, s’active pour que les personnes queer puissent avoir une vraie place dans la société, pour qu’elles soient et se sentent acceptées, et on peut la remercier. « C’est plus fatigant de déconstruire que de ne pas déconstruire – je pourrais choisir de ne pas le faire ! Et c’est dur de déconstruire un privilège, puisqu’on ne se rend pas compte qu’on est privilégié. » avait-elle dit au magazine QG8, résumant bien que son travail est multidimensionnel, musical et politique.

5. Laverne Cox, actrice et militante intersectionnelle

Laverne Cox

Laverne Cox en 2014 © Wikimedia Commons

Laverne Cox, c’est une des stars d’Orange Is the New Black, l’une de nos séries féministes préférées. C’est d’ailleurs cette série qui l’a propulsée au statut de star internationale. Cette célébrité, elle l’a mise à profit pour faire entendre sa voix de femme trans, noire et issue d’un milieu défavorisé et pour militer pour les droits de la communauté LGBTQIA+. Elle se rend régulièrement dans des universités et cherche activement à « encourager la pensée critique sur le genre, la race, et les problématiques de classe », réfléchissant ainsi d’une manière intersectionnelle, c’est-à-dire en prenant en compte l’intersection des différentes formes de domination, que ce soit le sexisme, le racisme, où les inégalités économiques9.

En 2014, elle est la première femme trans à faire la couverture du magazine TIME. Elle y raconte dans une interview qu’elle a été victime de harcèlement à l’école, que les autres enfants se moquaient d’elle et qu’elle se sentait très isolée, ne trouvant personne avec qui parler de ses sentiments et de ses préoccupations vis-à-vis de son identité. Selon elle, Internet peut aider les jeunes personnes trans à se sentir moins isolées, en leur offrant des personnes avec qui s’identifier et converser, des espaces de parole et d’écoute10.

Et en termes d’identification, on peut bien dire qu’elle offre un formidable modèle, tout en rappelant que chaque histoire, chaque expérience est unique et que chaque personne doit être entendue et comprise dans sa singularité. Dans son interview au magazine TIME, elle affirme10 :

"There’s not just one trans story. There’s not just one trans experience. And I think what they need to understand is that not everybody who is born feels that their gender identity is in alignment with what they’re assigned at birth, based on their genitalia."

 

"Il n'y a pas qu'une seule histoire trans. Il n'y a pas qu'une seule expérience trans. Et je pense que ce que les gens doivent comprendre, c'est que tou.te.s celles.ceux qui sont né.e.s n'ont pas le sentiment que leur identité de genre est en accord avec celle qui leur a été attribuée à la naissance, en fonction de leurs organes génitaux."

6. Virginia Woolf, écrivaine de la modernité

Laverne Cox

Virginia Woolf en 1927

Née en 1882, Virginia Woolf est une écrivaine anglaise, l’une des précurseuses de la modernité, tout autant dans son œuvre littéraire que dans sa vie personnelle. Membre du Bloomsbury group, elle nous inspire toujours aujourd’hui avec Une Chambre à soi, essai féministe qui propose une réflexion sur la condition des femmes artistes.

Elle se marie avec Leonard Woolf, qui est également membre du Bloomsbury group, en 1912, avec qui elle a une relation très épanouie. Elle affiche ouvertement sa bissexualité et débute, en 1922, une liaison avec une autre membre du Bloomsbury group, Vita Sackville-West. C’est elle qui lui inspire le personnage d’Orlando, protagoniste du roman éponyme, publié en 1928 et qui fait partie de nos livres féministes préférés.

Orlando est une femme transgenre : un jour, à l’âge de 30 ans, Orlando, à qui on avait assigné le genre masculin à la naissance, se réveille femme. Orlando, qui avait refusé toutes les propositions de mariages car s’opposant au système patriarcal, accepte cette transition et vit pendant plus de 300 ans, développant des relations avec des femmes et des hommes et devenant une écrivaine célèbre.

Cette « biographie » est dédiée à Vita Sackville-West, ce qui encouragea le fils de celle-ci à la qualifier de « plus longue lettre d’amour de l’histoire.»

Ces féministes queer ont joué un rôle très important pour les droits des personnes queer, pour leur visibilité et leur acceptation au sein de la société. Lors de nos visites et de nos webinars, nous rendons hommages à de nombreuses féministes queer, en particulier Monique Wittig, à qui nous avions dédié un article sur notre blog.

Sources:

1. Statistiques disponibles sur le site du Collectif Intersexes et Allié-e-s

2. Voir par exemple : Joseph M. Currin, Fallyn M. Lee, Colton Brown & Tonya R. Hammer (2017) "Taking the Red Pill: Using The Matrix to Explore Transgender Identity Development", Journal of Creativity in Mental Health, 12:3, 402-409

3. Emily Van der Werff (30 mars 2019) "How The Matrix universalized a trans experience — and helped me accept my own", Vox, disponible ici.

4. Aleksandar Hemon (3 Septembre 2012) "Beyond the Matrix", The New Yorker, disponible ici.

5. Tracy Baim (2016) "Second Wachowski filmmaker sibling comes out as trans" Windy City Times, disponible ici.

6. ELLE (20 septembre 2018) "Chris(tine and the Queens) : « Je suis pansexuelle : complètement hétérosexuelle, complètement gay »", disponible ici.

7. Marion Buiatti (10 novembre 2014) « Christine and the Queens: «Maman, si tu lis cette interview, je veux des derbies pour Noël!»", 20 Minutes, disponible ici.

8. Etienne Menu (26 novembre 2019) « Christine and the Queens : "Si je devais conseiller une chose aux hommes, ce serait juste d'écouter les femmes" », GQ, disponible ici. 

9. Clémentine Goldszal (16 juin 2017), Le Monde « Le poing levé de Laverne Cox, actrice, noire, transsexuelle », disponible ici.

10. Katy Steinmetz (29 mai 2014) « Laverne Cox Talks to TIME About the Transgender Movement », TIME, disponible ici.

Pour aller plus loin:

Donna Haraway (1985) "A Manifesto for Cyborgs: Science, Technology, and Socialist Feminism in the 1980s", Socialist Review 15, no. 2 .

Judith Butler:

Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity Routledge,1990

Undoing Gender, Routledge, 2004

Bodies That Matter: On the Discursive Limits of 'Sex', Routledge, 1993

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