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Alice Guy, Pionnière du cinéma

Par Elodie Fiette, rédactrice Feminists in the City

· Portraits de femmes

« Alice Guy était une réalisatrice exceptionnelle, d’une sensibilité rare, au regard incroyablement poétique et à l’instinct formidable. Elle a écrit, dirigé et produit plus de mille films. Et pourtant, elle a été oubliée par l’industrie qu’elle a contribué à créer. » Martin Scorsese, 201, Directors Guild of America

Pionnière du cinéma, Alice Guy a participé à la création du 7e art avec les frères Lumière et Georges Méliès. 

Celle que l’on surnommait « la femme aux mille films » a été réalisatrice, scénariste et productrice, en France et aux États-Unis. Pourtant, la spoliation et la destruction de ses œuvres, ainsi que le mépris de ses pairs ont invisibilisé cette femme majeure de notre Histoire.

Le choc du Cinématographe

Alice Guy a 22 ans lorsqu’elle assiste à la présentation du Cinématographe des frères Lumière,en 1895. Pour la jeune sténographe, c’est un choc. Elle voit dans ces images animées, presque réelles, la possibilité de raconter des histoires. Sa vocation est née. 

Alors secrétaire de Léon Gaumont, Alice demande à tester le Cinématographe. Elle souhaite tourner de courtes fictions pour diversifier les exemples proposés dans les catalogues de projecteurs et de caméras. Tant que cela n'empiète pas sur ces heures de travail, Gaumont n'y voit pas d'inconvénient. En 1896, sur une terrasse de Belleville, avec quelques ami-es, elle tourne La Fée aux choux. Le premier film de fiction de l'histoire voit le jour.

Les clients en redemandent. Léon Gaumont qui ne comprenait pas l'intérêt de ses films y voit désormais une opportunité commerciale inédite. Alice est nommée Directrice du service des prises de vues, malgré la défiance et le dédain de ses collaborateurs-ices. 

Alice Guy, une femme avant-gardiste et féministe

Dans son service, Alice embauche comédien-nes et collaborateurs-ices, écrit, produit et met en scène. Elle peut expérimenter, laisser libre cours à son imagination et tourner des fictions avant-gardistes.

En 1898-1899, Alice a l'idée brillante de tourner plusieurs scènes de la vie de Jésus. Découpées en plusieurs bobines, vendues séparément comme des « épisodes », l'ensemble est nommé La Passion du Christ. Alice vient de créer le premier péplum de l'Histoire. 

Dans ses fictions, Alice aime aborder des thèmes sociaux qui lui tiennent à cœur, dont le sexisme. En 1906, elle réalise Les Résultats du féminisme, dans lequel femmes et hommes inversent les rôles. Elle met ainsi en avant la charge mentale et physique qui pèse sur les femmes. Elle tourne également Une Femme collante et Madame a des envies, deux fictions sur les préjugés autour du plaisir féminin.

Alice Guy, fondatrice du plus important studio de production de l'ère pré-Hollywood

Pendant qu'Alice tourne, Léon Gaumont élabore de nouveaux projecteurs. En 1907, il demande à Herbert Blaché, opérateur et époux d'Alice, de partir en Amérique présenter son Chronophone. Alice doit abandonner son poste pour partir aux Etats-Unis, avec mari et enfant.

Loin de se complaire dans son rôle de mère au foyer, Alice monte La Solax Film Co en 1910. Elle est alors enceinte de son deuxième enfant. Installés à Flushing, près de New York, ses studios de production rencontrent un vif succès. En 1912, Alice doit agrandir ses installations, elle déménage à Fort Lee. Solax devient alors l'un des plus importants studios de production de l'ère Pré-Hollywood. De grandes compagnies de cinéma comme Goldwyn Pictures ou Pathé s'y installent ou louent des espaces.

Alice devient alors la première femme à faire des films aux Etats-Unis et à diriger une société de production. Elle est également, à cette époque, considérée comme la femme la plus riche du pays.

Dans ces studios, Alice s'essaie à tous les genres : mélodrames, western, comédies, films de guerre, etc. Elle enchaîne les tournages, au rythme d'un film par semaine. Ses consignes aux acteur-ices? Être naturel-le et improviser autour de l'histoire qu'elle leur raconte. 

Alice est également très concernée par les problèmes raciaux, très présents dans le pays. Lors d'un tournage, des acteurs blancs refusent d'apparaître à l'écran avec des acteurs noirs. Elle décide alors de réaliser en 1912 A Fool and His Money, premier film entièrement joué par des afro-américains.

En 1913, elle nomme son mari à la présidence de la Solax. Si au travail, les deux travaillent de pairs et produisent de nombreux films, dans l'intimité, c'est le déchirement. Herbert est un homme volage. Il la quitte en 1919 pour une actrice et part à Hollywood, où le cinéma est devenu une industrie. Il la laisse avec beaucoup de dettes, dues à une mauvaise gestion de l'entreprise.

En 1921, Alice, au bord de la faillite, est contrainte de vendre ses studios de Fort Lee. En 1922, ruinée, elle rentre en France avec ses deux enfants. Elle ne retrouvera jamais d'emploi dans le cinéma. 

Comment Alice Guy a pu être effacée de l'Histoire du Cinéma pendant des années ?

En 1927, Alice retourne aux Etats-Unis pour tenter de récupérer ses films. Mais, elle n'en retrouve que trois. Le copyright et les génériques n'existant pas encore, beaucoup d'ancien-nes collaborateurs-ices d'Alice se sont attribué-es la création de ses films. D'autres films ont disparu dans la nature ou ont été brûlés.

A son retour en France, des ouvrages sur les débuts du cinéma commencent à émerger. Elle découvre avec stupeur qu'elle n'y apparaît pas. Elle va tenter de se défendre auprès des auteurs pour être citée dans leur livre, en vain. Alice se lance alors dans la rédaction de ses mémoires. Elle fait le tour des éditeurs-rices, mais personne ne veut la publier. Ces dernières paraîtront bien après sa mort aux Éditions Denoël , en 1976.

Une autre raison à l'effacement d'Alice de l'Histoire du Cinéma est l'existence d'un marché noir. Aux Etats-Unis, des cinéphiles averti-es s'échangent et se revendent des bobines de films rares. L'accès à ces films est réservé à une poignée de privilégié-es. Mais certain-es passionné-es ont fait ressurgir son travail, permettant au nom d'Alice Guy d'être réhabilité.

Sources : 

  • Le documentaire 
  • Elle s'appelle Alice Guy
  • , d'Emmanuelle Gaume, avec Alexandra Lamy (Gaumont/ France 3, 2017). 
  • Le documentaire  
  • Be Natural

, de Pamela B. Green (2018) 

  • Le podcast 

Une autre Histoire, de Louie Media (2019) 

  • Le roman graphique 

Alice Guy, de Catel & Bocquet (Éditions Casterman, 2021) 

  • Le premier numéro de la revue 

Sorociné (2021)

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